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Comment les géants du numériques ont-ils réussi à prendre une place si importante dans notre monde ? Nikos Smyrnaios a une réponse. Ces avatars de la victoire du néo-libéralisme livrent une guerre de tous les jours contre l’internet. Et ils ne semblent pas près de la perdre.

Radical, Nikos Smyrnaios l’est, c’est une certitude. Interrogé par Nom de Zeus sur son dernier ouvrage Les GAFAM contre l’internet. Une économie politique du numérique, l’enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication (université Toulouse 3) donne le ton dès la première minute. « Mon but avec ce livre était de montrer que la situation actuelle, l’oligopole des GAFAM [Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, NDLR], est le résultat de l’hégémonie néo-libérale de ces trente dernières années. On ne peut pas déconnecter la situation actuelle d’Internet du contexte sociopolitique dans lequel il a été créé puis il s’est développé ».

Dénonçant la manière dont l’Internet des débuts, ouvert et devant servir l’intérêt général, est devenu « un oligopole d’un niveau jamais vu dans l’histoire humaine », le chercheur dresse un constat implacable sur les mécanismes qui sont à l’origine de ce phénomène : « la  financiarisation, la dérégulation et la mondialisation ont permis à ces multinationales de dominer le marché et de coloniser notre quotidien ». Une situation qui semble être bien partie pour durer, selon l’auteur. « Il faudra déjà se rendre compte des mécanismes politiques et économiques à l’œuvre qui ont rendu possible cette domination des GAFAM. Puis il faudra une volonté de changement politique majeur, ce qui ne me semble pas être pour demain, malheureusement ».

GAFAM contre états ? Pas vraiment

Depuis les révélations de Snowden et les scandales d’espionnage par l’intermédiaire des géants du web, les états européens semblent s’être réveillés et avoir pris conscience de l’influence que les GAFAM pouvaient avoir, tant au niveau politique que sur la vie privée des internautes. Une prise de conscience relative, selon Nikos Smyrnaios. « Oui, il y a peut-être une plus grande sensibilité en Europe qu’aux États-Unis sur ces questions-là, mais on reste dans une démarche de protection du consommateur, pas de défense des libertés individuelles ».

« En réalité, poursuit le chercheur, on ne peut pas dire que “l’UE se batte” contre les USA. L’Europe n’a absolument jamais tenté de réguler les acteurs oligopolistiques d’internet. Un exemple frappant est celui de la directive sur les cookies. Qu’a fait la loi ? Elle a juste permis la création d’une bulle qui nous informe qu’il y a des cookies, avec un bouton OK. Point. Pas de bouton NON, évidemment ». Donc on vous informe que vous êtes traqués, mais on ne vous donne pas la possibilité de dire non. « On peut difficilement faire plus hypocrite. En réalité l’Europe a accepté absolument toutes les propositions néolibérales des GAFAM ».

Par ailleurs, si le chercheur est convaincu que la solution devra être une réponse politique, il doute sérieusement des capacités de l’Europe à le faire. « Il suffit de voir la concurrence interne aux états européens. J’aimerais bien savoir, par exemple, comment la France va faire pour taxer les GAFAM alors qu’ils se cachent au Luxembourg, paradis fiscal dont l’ancien Premier ministre est maintenant président de la Commission européenne… »

Bien sûr, lorsque les états européens arrivent à s’entendre, il se peut que cela donne des résultats, comme la directive sur la protection des données, qui entrera en vigueur en 2018. « Un effort louable, souligne le maître de conférence. Mais d’une part on peut douter de son applicabilité, et d’autre part…. 2018 ? 20 ans après la création de Google ? Comment est-ce possible qu’on attende si longtemps ? »

Quant à la possibilité d’un Google à la française, ou à l’européenne, Nikos Smyrnaios n’est pas vraiment enthousiaste. « Savoir si c’est un capitaliste français ou un capitaliste américain qui stockera mes données personnelles ne changera pas grand chose. Personnellement, le projet d’un Google français, ne me semble ni réaliste, ni souhaitable. Pour moi la solution serait d’imposer un contrôle démocratique et une transparence sur la transparence des algorithmes, en créant une instance de régulation indépendante, en faisant de la retro-ingénierie pour déterminer leur fonctionnement, etc ».

Citoyens impliqués, État désengagé

Si la puissance publique a bien un mot à dire et un rôle à jouer, les citoyens n’ont cependant pas l’intention de l’attendre indéfiniment. « L’état reste un des seuls moyens dont on dispose pour réguler Internet. En théorie, l’état est sous contrôle démocratique et devrait servir à protéger les citoyens. Mais devant le désengagement des États, ces derniers mettent en œuvre des tactiques quotidiennes. On le voit avec le nombre grandissant d’ad-blockers, le fait que les utilisateurs utilisent de plus en plus de pseudos, s’intéressent plus aux réglages des paramètres de confidentialité, etc. Ce sont des petits actes de résistance politique ».

Comme Tristan Nitot, récemment interviewé par Nom de Zeus (voir plus bas), Nikos Smyrnaios espère qu’une partie de la solution viendra d’actions collectives des internautes. Pour autant, il n’est pas très optimiste au regard des forces en présences.« Tristan Nitot a raison, il y a des initiatives comme Framasoft, qui veut “dégoogliser internet”, le logiciel libre ou Cozy cloud qui créent des alternatives. À mon sens, ces solutions sont amenées à se développer dans le futur. Mais il demeure un problème central : leur utilité dépendra de leur nombre d’utilisateurs. c’est ce qu’on appelle l’effet de réseau. Pour l’instant, ces alternatives n’ont pas atteint le seuil nécessaire de pour faire basculer une masse significative d’internautes. Et à mon sens, elles ne l’atteindront pas tout de suite ».

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« L’exemple de Mastodon est assez parlant. C’est un outil super : une alternative à Twitter, décentralisée, qui protège les données privées, etc. Mais qui est dessus ? Des gens déjà sensibilisés à ces problématiques. Des gens informés, comme Framasoft. Mais le but ne doit pas être de rester entre nous, entre gens de Framasoft. Ça ne suffit pas, poursuit l’enseignant-chercheur avant d’illustrer son propos : « pour faire le parallèle avec l’alimentaire, si vous voulez manger mieux, vous allez acheter vos légumes dans une AMAP, en bio, raisonné, etc. Mais si vous voulez renverser le système, vous vous battez pour imposer à Carrefour le respect de l’environnement, des producteurs et des consommateurs ou, mieux, vous imposez un contrôle démocratique direct à la grande distribution ».

Google et Facebook comme services publics

« Il faut se saisir démocratiquement des GAFAM, enchaîne Nikos Smyrnaios. Cela peut paraître utopique quand on voit l’asymétrie de pouvoir et d’information entre eux et les internautes, mais c’est une question de volonté politique. Puisqu’il s’agit d’acteurs privés, on n’estime qu’ils n’ont pas de compte à rendre. Mais aujourd’hui, Google et Facebook jouent un rôle de service public. On a du mal à l’imaginer parce que c’est une situation inédite. Les chiffres dont on parle n’ont pas d’équivalent dans l’Histoire » . Et il faut le dire, ils donnent le vertige :

Presque deux milliards d’utilisateurs de Facebook dans le monde ; des dizaines d’applications Google sont utilisées quotidiennement par des millions de personnes ; Google représente plus de 90% des parts de marché mondiales de moteur de recherche, plus de 55% de celles des navigateurs et enregistre chaque jour plus de 3 milliards de requêtes. Ce n’est pas un scoop, dans nos sociétés numériques, ils sont devenus des vecteurs d’information de premier ordre et se sont rendus indispensables.

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Que se passe-t-il en une minute Internet ? Via Planetoscope

« Prenez l’exemple des fake news : quand on considère les impacts que cela peut avoir sur la vie publique, économique, politique, on est en droit de considérer que c’est un problème public. Qui doit donc être résolu comme tel en saisissant les citoyens et les institutions démocratique. Pourtant non. C’est bien Mark Zuckerberg qui indique que Facebook fera ce qu’il faudra pour résoudre le problème. En toute opacité« .

Avec Les GAFAM contre l’internet, Nikos Smyrnaios entend également lancer un appel à « une réappropriation sociale des technologies ». Lorsque l’on parle du futur d’internet, tout réside en une question. « Est-ce que l’on reconnait que ces acteurs ont une responsabilité sociale et politique, oui ou non ? Si oui, alors il faut mettre en œuvre des mécanismes de régulation ». Et nous devrons repenser le rôle qu’occupent ces géants. « À l’origine, Internet, l’informatique connectée, étaient pensées comme des services publics. Aujourd’hui ce sont Google et Facebook qui remplissent ces fonctions, sans aucun contrôle démocratique. Je sais que l’idée de service public appliquée à la Silicon Valley peut paraître farfelue et provocatrice mais pas forcément plus que l’idée de Mitterrand en 1982 de nationaliser des banques et des entreprises jugées d’intérêt général ».

Bien entendu, nationaliser Google ou Facebook semble assez peu dans l’air du temps. Pour autant, doit-on abandonner cette idée de service public ? « En général l’idée fait peur parce qu’on imagine tout de suite un scénario à la soviétique. Mais le fait de les considérer comme des services publics n’empêche pas de continuer à innover. On peut aussi imaginer d’autres formes de services publics, comme des sociétés coopératives. L’initiative BuyTwitter allait dans ce sens, par exemple. De nombreux utilisateurs ont considéré que Twitter était un média d’intérêt public mais que l’entreprise cédait aux pressions du marché et des actionnaires, au lieu de contenter ses utilisateurs. Ils ont donc lancé l’idée d’un Twitter détenu par ses utilisateurs ».

Si l’idée a finalement été écartée (étonnant, non ?) lors du dernier conseil d’administration de Twitter, elle n’aura pas servi à rien. « Cela montre aux internautes qu’ils peuvent avoir du pouvoir. En prenant le contrôle, petit à petit, on peut changer la gouvernance ». Et si finalement les géants du web se faisaient dépasser par les usines Lip ?

GAFAM are forever

Car c’est LA grande question. Certes, Nikos Smyrnaios nous dresse un portait sombre du paysage numérique actuel, et ne semble pas très optimiste pour l’avenir. Mais ne pourrait-on pas imaginer que ces géants se fassent à leur tour dépasser, racheter, ubériser ? Sont-ils éternels ? « Personnellement j’ai du mal à voir ce qui pourrait les empêcher de garder leur hégémonie, estime le chercheur. Je ne crois pas au scenario de leur uberisation ni au destin à la Myspace. Ce sont des multinationales présentes dans toutes les structures d’internet ».

“L’objectif est d’absorber le marché, de devenir le marché

« La situation oligopolistique ne changera pas de sitôt. Ces acteurs vont soit muter, comme Facebook qui se faisait déborder par Snapachat et a adonc ajouté des “stories”, ou racheter la concurrence, comme Instagram. Ils sont tous assis sur des trésors de guerre. L’exemple d’Apple est le plus clair. Avec leurs 250 milliards, cachés dans des paradis fiscaux pour ne pas payer d’impôts, leur stratégie est d’acheter qui ils veulent. Et soit ils intègrent à leurs solutions existantes, soit ils estiment que ça peut leur faire de l’ombre et ils coulent la boîte ».
Infographie: Google en tête de course à l'intelligence artificielle | Statista

« Ça n’est pas nouveau, explique le chercheur. C’est le modèle capitaliste classique et on connait ces pratiques depuis Braudel. Mais avec les GAFAM on change d’échelle. La situation est incomparable aux schémas d’oligopoles capitalistes que l’on connaissait jusqu’alors. La différence est que ces nouveaux acteurs sont tellement énormes qu’ils ne se contentent plus de dominer le marché. L’objectif est d’absorber le marché, de devenir le marché ».

Pour le sociologue, c’est la compréhension de cette économie politique du réseau et de ses acteurs qui pourrait permettre de changer la donne. « Si on veut renverser radicalement la situation, on ne pourra pas le faire uniquement avec la technologie. Il faudra répondre par des arguments socio-politiques. »

Vers une destruction du salariat

Nikos Smyrnaios dénonce le « système global » dans lequel se sont inscrits les GAFAM. Car ces bénéfices et cette rentabilité exceptionnels ont un coût humain (en dehors de la surveillance de masse et des atteintes à la vie privée) : « la destruction du travail et l’exploitation de milliers de salariés, rendus possibles grâce au numérique. La sous-traitance, l’outsourcing, l’externalisation en Chine ou en Inde, avec des travailleurs sous-payés, l’exploitation de freelances n’ayant aucun contrat de travail, les tâches numériques payées au centime, etc. Tout ceci ne peut être pris séparément de l’action des GAFAM. Il faut regarder l’impact global de ces multinationales : de la confection de smartphones dans des conditions déplorables à l’oligopole mondial ».

Et les géants du numérique ont largement profité de ces externalisations à bas coût pour engranger des bénéfices records. Toutefois, « on voit un début de changement, indique le chercheur. Mais c’est un processus assez lent. Les sous-traitants Indiens ou Chinois sous-payés, par exemple, c’est de moins en moins vrai. Ils s’organisent, luttent, créent des syndicats, etc. De même, on voit des vraies batailles sociales qui commencent à être menées par les chauffeurs Uber, Deliveroo, etc. Seules ce type de luttes sociales pourra freiner les GAFAM ».

Par ailleurs, on parle beaucoup de digital labor. Et certains avancent même qu’après tout, c’est nous qui travaillons pour Google et Facebook. « Personnellement, je préfère me concentrer sur le “vrai” travail généré par notre activité en ligne, comme les modérateurs, par exemple. Mais c’est vrai qu’il faut aussi se poser la question. Puisque notre activité numérique génère de la valeur. Et que cette valeur est captée par des grands groupes, dans quelle mesure pouvons-nous appeler ça du travail ? »

Une question similaire se pose avec les femmes au foyer, par exemple. « C’est une question délicate. Reste-t-on à la maison pour profiter du temps que l’on passe avec nos enfants ou par obligation ? De même si j’envoie mes photos via Facebook, suis-je exploité ou est-ce que je le fais consciemment, pour me faire plaisir ? Les deux ? »

L’infomédiation, pilier de l’économie numérique

Depuis plus de dix ans, Nikos Smyrnaios utilise le concept d’infomédiation, contraction d’information et intermédiaire, pour expliquer pourquoi ces acteurs du numériques ont su se rendre indispensable : en se glissant entre l’internaute et l’information, foisonnante et exponentielle sur la toile. Les GAFAM contre l’internet n’échappe donc pas à la règle. À ceci près que le sociologue insiste désormais sur l’importance qu’a prise l’infomédiation dans toutes les structures du numérique, au point de devenir un « pilier de l’économie numérique ».

Évidemment, cela pose, et va poser de plus en plus, la question de l’éditorialisation des géants du numérique. Les bulles de filtre, le rôle de Facebook en période électorale ou encore l’opacité des algorithmes laisse imaginer un avenir où seuls les GAFAM feront la pluie et le beau temps sur l’information qui nous parvient.

« Il est temps que l’on se rende compte que l’on n’est pas obligé de se servir des services de Facebook ou Google pour l’information, implore Nikos Smyrnaios. Mais cela doit concerner tout le monde, pour atteindre cette fameuse masse critique ». Pour autant, pas facile de lutter contre des multinationales qui vendent des produits gratuits.

Le business model des GAFAM (avec des nuances entre eux, cependant), repose en partie sur la publicité, ce qui permet à Google et Facebook d’inonder le marché de produits gratuits. Et « “si c’est gratuit c’est vous le produit”, mais ça n’est pas nouveau. On s’est posé la même question pour la télévision que pour Google et Facebook. Puisque regarder la télé c’est gratuit, que vend la télévision ? Au final, le patron de TF1, Patrick le Lay, a fini par répondre à cette question de manière très claire. »

Pas très optimiste, tout ça…

« Il n’y a pas vraiment de quoi l’être, coupe le chercheur. Mais pour l’avenir, pour nos enfants, il faut espérer que nous arriverons à reprendre le contrôle démocratique des choses ». Une chose est sûre, le chercheur ne cessera pas le combat et n’a pas l’intention de céder à l’inéluctable. « Concernant le futur, je fais une grande différence entre fatalisme et réalisme. Si j’étais fataliste, je dirais qu’Internet est une prison, que nous vivons dans 1984, qu’il n’y a rien à faire etc. Le réalisme, c’est de considérer qu’Internet est une chose formidable, qui facilite l’émancipation individuelle etc. Mais que derrière tout cela, il y a des structures politiques et économiques. Que l’hégémonie des GAFAM, c’est celle d’une politique néolibérale qui favorise les intérêts des actionnaires avant ceux des utilisateurs. Et ça, dans un futur proche je ne vois pas comment un quelconque gouvernement pourrait remplacer ces acteurs ».

Cela pourrait être pire, Facebook pourrait vouloir entrer directement dans notre cerveau. Oups :

Zuckerberg veut connecter notre cerveau à Facebook

Pour aller plus loin :

« Google et Facebook devraient être considérés comme des services publics »

Category: Économie
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