Revenu universel

Fin septembre, les députés suisses ont rejeté l’instauration d’un revenu de base inconditionnel dans le pays. Marc de Basquiat, docteur en économie et président de l’Association pour l’Instauration d’un Revenu d’Existence (AIRE) revient sur cet échec et estime que ce revenu pourrait être établi en France à horizon 2035.

L’idée du revenu universel de base, indépendant du travail, n’est pas nouvelle. Thomas More en 1516, Thomas Paine ou Voltaire au XVIIIe avançaient déjà des concepts similaires. Plus tard, de nombreux économistes, dont plusieurs prix Nobel comme James Meade et Milton Fridman. À savoir un des plus fervents admirateurs de Keynes et l’un de ses plus farouches critiques. Aujourd’hui, des personnalités de tous bords politiques s’intéressent au concept. Et c’est là le paradoxe du revenu de base : être critiqué autant que défendu à la fois par la gauche et la droite.

Pour Marc de Basquiat, cela s’explique par les différentes interprétations du revenu de base que nous pouvons faire. « Le revenu de base peut être vu comme un facteur de liberté réelle. En disposant de ce revenu, chacun peut ensuite faire les choix qu’il désire, comme il l’entend. Mais on peut aussi le voir comme un concept égalitariste : chacun dispose de la même somme selon des normes égalitaires. Ou encore le percevoir comme un droit universel, quelque chose d’ordre presque moral. Et comme en général on préfère s’opposer que se compléter, on constate que globalement la droite considère que c’est un principe égalitariste et n’aime pas ça et la gauche voit ça comme quelque chose de libéral et donc critique. »

Malgré ces guerres de chapelles Marc de Basquiat est confiant. De même, sur l’échec suisse il estime que « ça a un peu été fait n’importe comment. Tout est parti d’une pétition citoyenne de 125 000 personnes, ce qui est très bien. Sauf que le revenu de base avait été fixé à 2 500 francs suisses (presque 2 300 euros), ce qui est énorme. Et puisque les Suisses savent bien compter, ils se sont vite rendu compte qu’ils auraient un gros problème de trésorerie avec une telle somme. Donc forcément, il y a eu une quasi-unanimité autour du non. »

Mais le fait est que ce vote, au sein d’un pays voisin, a fait parler du revenu de base et a prouvé sa popularité. D’ailleurs, s’appuyant sur un sondage IFOP paru en mai dernier, Marc de Basquiat constate que « l’opinion est en train de changer ».

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« Si l’on garde un bon équilibre entre les trois notions évoquées plus haut [Liberté individuelle; égalité des individus et droit universel à un revenu minimum] tout en ne s’éloignant pas de l’économie réelle, c’est parfaitement réalisable dans les vingt ans. C’est sûr, il faudra un gros changement de mentalités, mais on ne pourra de toute façon pas continuer comme on le fait éternellement. Il s’agit simplement de dignité humaine. Si on décide qu’on laisse mourir de faim ceux qui n’ont rien, ceux qui ne travaillent pas, alors notre société est assimilable à de l’esclavage ». Selon lui, une réforme si importante ne pourrait se faire qu’en plusieurs étapes, et transformerait une partie des allocations existantes en revenu universel et inconditionnel, que l’on soit riche ou pauvre, avec ou sans emploi. Ce revenu devrait justement permettre de sortir du carcan impératif de l’emploi et serait totalement indépendant du travail.

2018 : réforme du quotient familial

« En 2018, la première étape consisterait  à réformer totalement le système de quotient familial. Aujourd’hui, c’est un immense fouillis incompréhensible. En fonction du nombre d’enfants et de tas d’autres clauses, on obtient des choses aberrantes. Pour un enfant unique, les classes moyennes ne reçoivent quasiment rien, moins que les classes supérieures alors que les personnes sans revenus sont largement plus aidées. En revanche, pour trois enfants, alors les classes aisées deviennent la classe la plus aidée, et les personnes sans revenu les moins bien dotées. Bref, avant toute chose il faut donc lisser tout ça, et accorder à tout le monde, quel que soit le revenu une allocation unique par enfant de moins de 14 ans, située entre 160 et 190 euros. De même, une allocation unique par jeune (entre 14 et 25 ans) de 260 euros devra être versée. Ainsi, nous ferons la jonction avec le RSA.

J’ai fait part d’un projet de loi à plusieurs députés, de gauche comme de droite. Et je pense qu’il peut être adopté par un camp comme par l’autre. Cela n’arrivera peut-être pas avant la fin de ce mandat, mais d’ici le prochain, oui c’est possible. Il y a un intérêt réel de la part de la classe politique, mais aussi une grande frilosité. Car il faut être honnête, cette première étape seule est un peu au-dessus du budget actuel. Le dépassement doit atteindre une dizaine de milliards d’euros. Mais ce dépassement est financé par l’étape d’après ».

2023 : moins d’aides pour les plus riches

« L’étape d’après, justement, est tout de même un peu plus délicate. Mais elle est indispensable. Et représente un gain de plus de 5 milliards. Elle consiste à plafonner le quotient conjugal à 6 000 euros. Là pour le coup, les classes très aisées ne vont pas bien prendre la chose. Mais il apparaît anormal que ce quotient conjugal ne soit pas déjà plafonné. À titre d’exemple, une femme au foyer dont le mari est PDG lui fait gagner beaucoup d’argent en lui permettant de payer bien moins d’impôts. Et plus l’un des deux conjoints gagne d’argent, plus ce quotient conjugal est important. En plafonnant à 6 000 euros par mois, on indique que les classes aisées (au-delà de 84 000 euros/mois, avec un conjoint sans emploi) ne bénéficieront plus de réduction d’impôt plus importante.

Un gouvernement de gauche devrait sauter dessus. Mais ils sont trop frileux

Forcément, on peut considérer qu’un gouvernement de droite va être, pour des raisons électorales, moins enclin à adopter cette mesure. Mais la perspective d’un gain de 5 milliards dans les caisses de l’État peut tout de même peser dans la balance. Quoi qu’il en soit, je pense que cette étape pourrait intervenir dans deux mandats, surtout si l’on observe une alternance et qu’il y a de nouveau un gouvernement de gauche. Car un gouvernement de gauche devrait sauter dessus, mais à l’heure actuelle ils sont trop frileux ».

2028 : le RSA pour tout le monde

« La troisième étape est de loin la plus difficile à mettre en place, car elle nécessite une vraie prise de conscience. C’est pour ça que je n’imagine pas qu’elle voit le jour tout de suite. Mais on peut espérer la voir d’ici dix ou quinze ans. Elle consiste à individualiser l’impôt et le RSA. Autrement dit, pour reprendre l’exemple de l’étape précédente, il s’agit de supprimer purement et simplement le quotient conjugal, et donc la réduction d’impôt du mari PDG qui gagne beaucoup et de permettre à sa femme de demander le RSA ».

Si cet aspect du revenu de base peut surprendre, c’est parce qu’il ne prend en considération que l’individu. Ainsi si un des conjoints n’a pas de revenu mais que l’autre gagne beaucoup d’argent, le revenu de base ne tient pas compte du foyer mais uniquement de l’individu n’ayant pas de revenu. Pour les défenseurs du revenu de base, ce point permet également d’émanciper les dépenses individuelles au sein du foyer.

« On passera alors un vrai cap sociétal, philosophique et juridique. Car il faudra admettre que cette femme a besoin du RSA et surtout remettre en question l’idée aussi vieille que le code civil de 1804 que la première solidarité doit venir de la famille, et non de l’État. Ainsi, tout le monde aura l’occasion de demander ce revenu, équivalent donc au RSA. Les riches comme les pauvres. En revanche, dans un premier temps, je pense qu’il faudra continuer à faire les démarches de demande de ces revenus, qui seront encore considérés comme des aides ».

2035 : plus de « sale boulot »

« Pourtant, le revenu de base ambitionne de n’être ni un salaire, ni une aide. « Au bout d’un mandat, ou plus, lorsque la puissance publique se sera rendu compte qu’en réalité c’est plus simple et sûrement moins cher de la donner à tout le monde que de faire tourner une administration extrêmement lourde, cette aide sera devenue un vrai revenu de base inconditionnel. On supprimera le RSA, le quotient familial et toute la machinerie autour qui décide qui doit ou non en bénéficier. Évidemment, ce revenu n’a aucune incidence sur le chômage, l’aide au logement ou autres. Il ne sert ni à « assister » comme on entend toujours, ni à remplacer toutes les aides qui existent.

Si cette perspective semble intéressante pour certains, d’autres émettent toujours de sérieuses critiques. Si la principale concerne évidemment le financement d’un tel projet, une autre est que ce revenu pousserait la société à la paresse, puisqu’elle n’oblige plus au travail.

« Concernant le financement, au global on retombera sur un budget nul. Il ne faut pas oublier que la suppression du quotient familial permet une économie de plus de 20 milliards, en plus des 5 gagnés précédemment. Mais surtout, il faut bien qu’il y ait une contrepartie. Et donc que tout le monde paie l’impôt. L’impôt sur le revenu, qui ne rapporte pas tant que ça aujourd’hui sera donc supprimé, et on ajoute une taxe, la même pour tout le monde. Un impôt proportionnel à 23%.

« Le revenu de base éliminera le « sale boulot » qui sera de toute façon largement automatisé d’ici vingt ans »

Car tout le monde n’aura pas le même revenu total. Ne pas obliger les gens à travailler ne veut pas dire qu’ils ne vont pas le faire. Cela veut simplement dire qu’ils ne se forceront plus à faire une activité dégradante dans le seul but de gagner de quoi bouffer. En d’autres termes, ça n’éliminera pas le travail mais le sale boulot. Sale boulot qui de toute façon sera d’ici là très largement automatisé. Même les boulots qualifiés, très bien rémunérés le seront, d’ailleurs. Les chirurgiens par exemple. Quand on y pense, ça va devenir un peu débile de faire faire leur boulot par des humains quand il existe des machines de précision.

Et oui, il y aura très certainement une perte de boulots productifs, mais sûrement beaucoup plus de boulots créatifs. Ce revenu permettra donc à la société d’être plus libre. Et une société plus libre fait des choix plus rationnels. Ainsi les individus s’organiseront, se monteront en associations, créeront plus facilement qu’avec un impératif de survie au-dessus d’eux ».

Et après?

 « Plus l’idée fait son chemin, mieux c’est. Donc tant mieux si cela peut devenir un enjeu européen. Cela paraît très compliqué quand on voit comme la moindre réforme fiscale semble absolument impensable, mais une fois qu’un pays aura adopté le revenu de base, les autres suivront, c’est sûr! »

Pour l’heure, le débat au niveau national existe en Finlande et aux Pays-Bas, notamment, alors que des initiatives locales sont en discussion, comme en région Aquitaine ou par le biais de plates-formes de crowdfunding en Allemagne. Ensuite, il faudra encore mettre d’accord toutes les tendances du revenu de base.

 

Pour aller plus loin:

Liber
Liber, un revenu de liberté pour tous
Marc de Basquiat – Gaspard Koenig
(Éditions de l’Onde, 2014)

Le revenu de base peut être établi d’ici 20 ans

Category: Économie
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4 comments

  • Paris, 12 juin 2028.
    La réduction de l’imposition des plus aisée (environ -40%) à entraîné une hausse considérable de TVA ainsi, qu’une forte taxe sur les placements financiers afin de prendre en charge cette mesure remarquable et qui était demandée depuis des années déjà.
    La Gauche de la gauche au pouvoir en 2022 à essayer de l’installer mais c’est aujourd’hui un échec devant la lenteur de la mise en place de cette mesure.
    En effet il aurait certainement fallu mettre en oeuvre tout le système d’un coup!
    Mais la lenteur est resté la spécificité contrastant avec la rapidité de réponse des électeurs…
    Dès lors le nouveau parti en place a décidé de remettre a plus tard cette mesure et demande un référendum sur le retour à l’ancien impôt… A quand le retour à la IV république?

  • Les députés n’ont PAS rejetés l’initiative. Ils n’en ont pas le pouvoir. Les Suisses voteront en 2016 et le peuple aura le dernier mots, quelque soit les recommandations des cols blancs qui n’ont aucune idée de la vie réelle.
    Alors s’il-vous-plaît, renseignez-vous avant d’écrire ce genre de choses. Par respect pour ceux qui lutent pour l’instauration d’un revenu de base en Suisse.

    Merci.

  • […] Autour de breuvages, nous avons pu parler librement de mon billet. Je vous invite à lire leur droit de réponse sur leur blog. Le revenu de base peut être établi d’ici 20 ans | Nom de Zeus. […]

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