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Le Terre va entrer dans une nouvelle ère géologique : l’Anthropocène, marqué par l’empreinte humaine. C’est la conclusion d’un article paru la semaine dernière dans la très sérieuse revue Science. Clément Poirier, chercheur au CNRS de Caen et co-auteur de l’article nous explique de quoi il en retourne.

Comment les archéologues et historiens jugeront notre civilisation contemporaine ? Comment nommeront-ils notre époque ? Nous avons tous appris à l’école (mais si, mais si) que nous vivions dans l’ère géologique Holocène, qui succède à la dernière ère glaciaire connue par la planète. Mais les générations futures (qui apprendront sûrement mieux leurs leçons que vous) apprendront qu’elles vivent dans une ère appelée Anthropocène.

Un débat entamé en 1995

Cette dénomination, (du grec anthropos = humain et kainos = nouveau) suggère une nouvelle période où l’activité humaine domine toutes les autres forces géologiques et naturelles qui jusque là avaient prévalu. Comme l’impact de l’homme sur le climat en son temps, cette idée fait l’objet d’un vif débat au sein de la communauté scientifique. Et ce depuis 1995, lorsque Paul Crutzen a popularisé le terme.

« Paul Crutzen a d’ailleurs obtenu son prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le trou de la couche d’ozone, note Clément Poirier. Ce trou a été provoqué par l’Homme et est partiellement en train de se résorber également grâce à l’Homme » [il pourrait en effet être totalement résorbé d’ici 2050]. C’est le symbole parfait de la capacité de l’Homme a agir sur sa planète, dans un sens comme dans l’autre ».

Avril 2016, vers l’avènement de l’Anthropocène ?

« La leçon principale de notre article dans Science est que l’homme a une influence sur le système terrestre dans son ensemble, explique le chercheur. C’est ce que nous allons exposer en avril prochain à Oslo devant la Commission internationale de stratigraphie. Car la formalisation d’une nouvelle ère n’est pas encore acquise ».

D’autant que la question de son début fait également débat. « Dans l’article, nous le situons a priori entre 1945 et 1964. Personnellement j’aurais tendance à considérer le 16 juillet 1945, date de la première explosion d’un bombe nucléaire comme une date marquante pour l’entrée dans l’Anthropocène ». Mais d’autres placent le curseur en 1610 ou au début de la Révolution industrielle.

Entrer dans une nouvelle ère, ça change quoi ? « Foncièrement, pas grand chose dans notre vie quotidienne, glisse le chercheur dans un sourire. En revanche, cela change radicalement la perception que l’on a de notre propre existence. C’est une prise de conscience que l’Homme peut être une force géologique, qu’il peut modifier son système planétaire ». Cela n’est pas anodin. Et comme pour le changement climatique, il faut faire face à la lourdeur des décisions des institutions ainsi qu’au scepticisme de certains.

Les changements d’ères ou périodes géologiques sont établis lorsque l’on observe des compositions différentes des sols. Comme ça a vraisemblablement été le cas après la chute d’une météorite provoquant l’extinction des dinosaures ou lors des périodes glaciaires. Pour que l’Anthropocène soit reconnue par les instances scientifiques, il faudrait que l’humanité ait changé la planète de manière suffisante pour que l’on puisse identifier une signature spécifique dans les sédiments, qui soit distincte de l’holocène, l’époque post-glaciaire dans laquelle nous nous trouvons encore officiellement.

5 critères pour établir un changement d’ère

Pour Clément Poirier, c’est bien le cas. « Il existe 5 critères pour établir un changement d’ère. Et si on les prend en considération, alors oui l’Anthropocène est radicalement différente de l’Holocène ».

  • La création de nouveaux matériaux géologiques. « C’est le critère le plus marquant pour l’Anthropocène. Exemple : le béton. Il ne se serait pas formé sans l’action de l’homme, et représente désormais 1kg par mètre carré à la surface du sol aujourd’hui. L’homme en a produit autant durant la période 1995-2015 que dans toute son histoire ».
  • La modification de processus sédimentaires. « La construction de barrages, par exemple, empêche les sédiments de circuler de manière naturelle ».
  • La signature chimique des sols. « La encore, l’impact de l’humanité est considérable. Que l’on prenne l’exemple du nucléaire et de la radioactivité ou des engrais chimiques, la signature chimique des sols a largement été modifiée en raison de l’activité humaine ».
  • Le cycle du carbone. « C’est le critère le plus connu, car un des enjeux majeurs du changement climatique. Durant l’Holocène, l’émission de carbone a oscillé entre 240 et 280ppm [parties par million]. Aujourd’hui nous avons dépassé les 400ppm. »
  • Les changements de biodiversité. On a beaucoup parlé en 2015 d’un nouvelle extinction de masse, par exemple.

2100, date symbolique

Clément Poirier insiste sur le fait qu’il « ne s’agit pas d’émettre un jugement sur la manière dont l’Homme agit sur la planète. Même si globalement son action va plutôt à l’encontre de sa propre survie, il est important de noter qu’il va pouvoir choisir l’évolution de  son milieu ». Car c’est là le nœud du problème. Si l’Anthropocène est officiellement admise, cela signifiera que l’on reconnaît l’action de l’Homme, et ainsi que les solutions pour la sauvegarde de la planète passeront par lui. « Prenons un exemple, poursuit le chercheur. Un évènement majeur s’est produit il y a 2 milliards d’années : des bactéries ont inventé la photosynthèse, et donc permis notre respiration. On a alors constaté qu’un organisme vivant pouvait changer l’évolution de la planète. Évidemment, la différence fondamentale est que ces bactéries n’avaient pas conscience de l’influence qu’elles étaient en train d’exercer sur la planète, alors qu’aujourd’hui l’Homme le sait ; il lui faudra donc agir en conséquence ».

Ce que l’Homme a détruit depuis la période industrielle, il pourra peut-être le reconstruire. « Le futur dépendra des décisions collectives, mais il faudra aussi prendre en compte les effets de retard. Par exemple, l’acidification des océans va perdurer durant les prochaines décennies quelle que soit notre action ». De même que l’augmentation du climat ou la disparition de certaines espèces.

« On évoque souvent la date de 2100 comme limite. Elle est assez symbolique, car il faudra que l’on ai agit avant et que l’on continue après. D’autant que le défi est plus grand que le « seul » changement climatique, il faudra tout repenser. La COP21 a été un bon signal mais il est temps de passer à l’action, et de manière globale ».

Si cette nouvelle ère est définitivement adoptée, elle pourrait être la plus courte de l’histoire de la planète. « On constate une accélération de l’échelle des temps géologiques, les ères sont beaucoup plus courtes, (voir illustration), donc oui on peut s’attendre à ce que l’Anthropocène soit plus courte que l’Holocène, mais ça dépendra vraiment de l’action de l’homme »Nature, autre revue de référence avec Science, a d’ailleurs publié une étude il y a quelque jours montrant que la prochaine ère glaciaire de planète pourrait être reculée de 50 000 ans, voire totalement supprimée, et ce en raison uniquement de l’activité humaine.

Combien de temps durera l’Anthropocène ? Attendons déjà qu’elle soit validée officiellement.

Pour aller plus loin :

  • L’événement anthropocène : la Terre, l’histoire et nous – France Culture
  • L’article co-signé par Clément Poirier dans la revue Science

2016, l’année de l’Anthropocène ?

Category: Environnement
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