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2015 aura été l’année du climat. Pour la COP21, bien sûr, mais aussi parce qu’elle a été l’année la plus chaude jamais enregistrée. Le climatologue Jean Jouzel revient pour Nom de Zeus sur une année exceptionnelle sur plusieurs aspects, ainsi que sur ses conséquences dans le futur.

Ex-vice président du Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat (et donc « co-lauréat » du prix Nobel de la paix 2007), Jean Jouzel estime comme de nombreux observateurs que « la COP21 représente un tournant majeur, mais que cela reste très insuffisant ». Et s’il nuance les pics de chaleur enregistrés en 2015, il s’interroge toujours sur notre capacité à nous adapter aux défis futurs.

2016 : retour à une hausse normale

L’année 2015 a été la plus chaude jamais enregistrée, surclassant une année 2014 déjà record. Doit-on s’attendre à pire pour 2016 et les prochaines ? « Heureusement non. Cette année a eu un caractère exceptionnel du fait d’El Nino et si l’on compare la hausse du climat entre 2014 et 2015, on constate qu’on est à près de 10% d’augmentation. À ce rythme-là, nous dépasserions les 10°C supplémentaires en 2100 ».

« Cette année 2015 s’inscrit bien dans cette période de réchauffement global, mais l’augmentation générale et régulière liée à ce phénomène est plutôt de 1% chaque année. C’est plutôt à cela qu’il faut s’attendre pour les quelques années à venir ».  Et cette augmentation continuera durant plusieurs années ou décennies, même si nous cessons dès aujourd’hui toute émission de gaz à effet de serre.

En d’autres termes, les années 2016, 2017 et les suivantes seront plus chaudes, mais normalement plus chaudes. Une sorte de baisse de la hausse, en somme.

2016-2020, la période cruciale

Une des principales critiques faite à l’accord de Paris est son agenda, qui ne correspond pas au caractère urgent de la situation. « Le point crucial est le pic mondial d’émission de gaz à effet de serre. Il faudrait qu’il soit atteint au plus tard en 2020 si l’on veut contenir le changement climatique. Hélas l’accord parle d’un pic au plus vite, ce qui n’est pas du tout la même chose, évidemment. Tout se joue justement entre les actions pré2020 et les actions post2020″.

L’accord n’entrera en vigueur que dans 5 ans. D’ici là les États sont invités à agir. Sans y être obligés. « C’est de toute façon le principe de cet accord de Paris. On peut regretter l’absence de caractère contraignant, mais si l’on voulait éviter le fiasco de Copenhague et que tous les pays s’engagent dans la lutte contre le réchauffement climatique, c’était la condition. Donc la COP21 a parié sur des contributions volontaires ».

“Je ne pense pas que tous les États jouent le jeu„

« Il n’y a donc pas d’imposition d’objectifs. Or c’est justement de maintenant à 2020 qu’il faudrait une action très claire . Malheureusement, je ne pense pas que tous les États vont jouer le jeu. Je ne vois pas d’esprit d’engagement excessif en faveur du climat aux États-Unis par exemple. Pourtant contrairement à ce qu’on pourrait penser, il s’agit probablement de l’étape la plus facile. Il suffirait que tous les États fassent un peu plus attention au gaspillage énergétique et entament leur transition dans les 5 prochaines années. La Chine, par exemple, montre que c’est parfaitement possible ». Cette dernière a en effet annoncé la fermeture de plus de 1000 mines de charbon au cours de l’année 2016. Elle s’est également engagé à ne pas en ouvrir de nouvelles. Ce qui représenterait une baisse d’extraction de 60 millions de tonnes de charbon par an.

2030 : il faudra doubler nos engagements

Passons donc pour le pic d’émissions. Au moins, les États ont pris des engagements réels pour l’après-2020. Problème : « en admettant que les engagements actuels soient tenus, en 2030 les émissions de GES seront 30% plus élevées que ce qu’il faudrait pour limiter la hausse générale du climat à 2°C. À l’heure actuelle, même si tout le monde respecte sa parole, nous nous dirigeons plutôt vers une hausse de 3°C ».

L’accord prévoit donc des révisions pour adapter les objectifs. Mais il ne s’agira pas de petits ajustements. « Il faudra que ces engagements soient doublés si nous voulons nous limiter à 2°C. Or le temps joue contre nous et la période 2020-2050 s’annonce beaucoup plus difficile, car c’est un changement radical de société et de consommation d’énergie qu’il faudra mettre en place ».

D’autant que le texte pointe en filigrane un autre objectif : celui des 1,5°C. « C’est très bien que ce chiffre soit mentionné, cela rappelle que même une hausse de deux degrés ne conviendrait pas à de nombreux pays. Mais à l’heure actuelle, ce chiffre semble illusoire », déplore le climatologue.

« Remplacer toutes les infrastructures obsolètes, opérer une vraie transition énergétique pour arriver à une société sobre en carbone, tout ceci demande du temps » rappelle Jean Jouzel. « Et tous les pays n’ont pas les mêmes moyens ni les mêmes ambitions ». En France par exemple, une part importante du mix énergétique provient du nucléaire, et non des hydrocarbures. « Le nucléaire n’émet pas de CO2 et peut être une partie de la solution, mais le plus gros potentiel vient bien sûr des énergies renouvelables, cela dépend des régions du monde ».

2100 : tenter de limiter les dégâts

À quelle fin de siècle doivent s’attendre les générations futures ? En réalité, la question n’est plus de savoir si la température moyenne va augmenter (ni même de combien), mais si nous serons capables de nous y adapter. « C’est cette capacité d’adaptation qu’il faut entrevoir dès aujourd’hui, estime le climatologue. Car même si nous respectons tous nos engagements dès aujourd’hui, il y a un certain nombre de choses que nous n’éviterons plus. Les océans vont s’acidifier, le niveau de la mer va monter d’au minimum 50 cm, ce qui n’est pas rien et met en péril un certain nombre de pays côtiers, les récifs coralliens vont être sérieusement mis à mal, etc ».

La prise de conscience trop tardive entrainera des changement irrémédiables. « Tout ceci va arriver, c’est désormais une certitude. De même qu’une augmentation de la fréquence et de la violence des catastrophes naturelles. En revanche, nous pouvons encore limiter ces dernières. Nous pouvons éviter que les cyclones et les sécheresses ne deviennent de plus en plus violents. Nous pouvons limiter la perte de notre biodiversité. Nous pouvons encore avoir l’espoir d’un climat à la fin du siècle qui ne soit pas trop radicalement différent de celui que l’on a toujours connu ».

“Des canicules comme celles de 2003 surviendront tous les 2 à 4 ans„

Pour rester en France, « les impacts seront bien réels. Nous observerons une hausse du niveau des mers et les canicules comme celle de 2003, jusqu’alors exceptionnelles, surviendront tous les 2 à 4 ans. Mais on peut aussi voir les conséquences économiques. Des secteurs d’activités entiers seront touchés. Avec 2°C de plus, on ne fait plus de vin à Bordeaux, ou on ne fait plus de ski plus dans certaines stations, par exemple ».

Pour aller plus loin :

 

Climat : nous ne pourrons plus éviter les catastrophes

Category: Environnement
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