Hamburger de sauterelles

Cet après-midi, le Parlement européen doit voter un règlement sur les Novel Food. Prologue à notre assiette de demain, ce texte devrait notamment autoriser la commercialisation et l’élevage d’insectes comestibles. Paul Vantomme, expert à la FAO et défenseur de l’entomophagie, explique à Nom de Zeus de quoi il en retourne.

Les insectes sont souvent présentés comme faisant partie de la « nourriture du futur ». Pourtant, plus de 2,5 milliards d’individus à travers le monde sont déjà « entomophages » (à savoir consommateurs d’insectes pour ceux qui ne sont pas encore allé voir sur Wikipedia). Si cette habitude alimentaire se retrouve plus souvent en Asie, en Amérique du sud ou en Afrique, elle fait petit à petit son chemin en Europe et aux États-Unis, notamment. Mais la législation européenne est pour l’heure loin d’être uniformisée. Par exemple, alors que la Belgique s’y est mise depuis quelques années déjà, la France n’autorise pas l’élevage et la vente d’insectes comestibles. Les discussions autour des Novel Food de cet après-midi devraient probablement remédier à cela.

Pour Paul Vantomme, auteur d’un rapport sur la contribution des insectes à la sécurité alimentaire, l’Union européenne devrait « adopter pour les insectes la même législation que pour les crevettes, par exemple. Ce que font déjà de nombreux pays, incluant la Chine, le Japon ou les États-Unis ».

Demain : franchir la barrière culturelle

Oui mais voilà. Une sauterelle n’est pas une crevette. En tout cas nos cerveaux d’Européens ne l’assimilent pas du tout de la même manière et il faut bien avouer (ne niez pas, on a presque vu votre tête d’ici quand vous avez vu la photo) que l’idée de consommer des insectes répugne encore. Mais ça pourrait n’être qu’une question d’années avant que nous en changions nos habitudes. Le chercheur estime que « les pays occidentaux cèdent déjà à la culture de l’insecte. La barrière culturelle est déjà franchie aux États-Unis et la consommation augmente à très grande vitesse ! Les burgers de sauterelles [photo] ou les steaks de grillons sont déjà en vente aux Pays-Bas et en Belgique ». Son rapport ne dit pas autre chose : « l’histoire a montré que les habitudes alimentaires peuvent changer rapidement, surtout dans un monde globalisé. L’acceptation rapide du poisson cru sous forme de sushi en est un bon exemple ».

D’autant que les entreprises françaises dans les starting-blocks pour commercialiser leurs insectes ont bien saisi le message et vont proposer leurs insectes également sous la forme de barre de céréales ou de biscuits secs. Habile.

Autre obstacle, l’aspect santé publique. En avril, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail a évoqué des risques potentiels liés à la consommation d’insectes. Plus récemment, c’est l’Autorité européenne de sécurité des aliments qui a incité à la prudence. Paul Vantomme ne comprend pas ces avis. « Les risques sont exactement les mêmes que pour tous les autres animaux comme la crevette ou le cochon. Si on donne à manger des aliments contaminés à nos cochons, alors ces cochons présentent un risque. Il en va de même pour les insectes, c’est tout ». D’autant qu’il a montré dans son rapport que « les insectes présentent un faible risque de transmission de maladies comme la grippe H1N1 (grippe aviaire) et l’ESB (maladie de la vache folle) ».

2020 : nourrir les bêtes avec des farines d’insectes

Lorsque l’on parle d’insectes comestibles, on pense plus facilement aux étals de grillons séchés en Thaïlande qu’à de la farine destinée à nourrir les animaux. Pourtant il s’agit d’une solution durable et écologique. « Les impératifs liés au potentiel épuisement de la production de farines de poissons et l’accroissement rapide du déboisement notamment en Amazonie pour produire encore plus de soja [les farines de poisson et de soja sont utilisées pour nourrir les animaux domestiques et parfois les animaux d’élevage] vont favoriser l’utilisation d’insectes comme source de protéines pour les animaux ».

On produit plus de nourriture pour les animaux que pour les hommes

« Dans un premier temps, le commerce des insectes comestibles connaîtra donc un développement rapide surtout comme nourriture pour les animaux. N’oublions pas que nous produisons plus de nourriture pour nos animaux que pour les hommes ! » Le chercheur estime également que d’ici à deux décennies, les farines d’insectes pourraient représenter 10% des quelque 150 millions de tonnes annuelles de protéines animales consommées par l’élevage. « Il pourrait même augmenter car ces farines seront moins chères à produire que celles de poisson ou soja ».

Conversion viande insectes

2050 : nourrir 9 milliards d’humains

L’augmentation de la démographie mondiale pose inévitablement la question de la sécurité alimentaire de l’humanité. « Il est probable que d’ici 2050 la population mondiale ait atteint 9 milliards et que les terres agricoles aient reculé » estime Paul Vantomme. Du coup, les insectes apparaissent comme « un complément alimentaire de qualité » car ils sont « riches en fibres et oligo-éléments tels que le cuivre, le fer, le magnésium, le manganèse, le phosphore, le sélénium et le zinc ». Leur valeur nutritive égale ou dépasse celles des viandes que l’on consomme habituellement.

Valeur nutritive insectes

Un des grands enjeux du futur sera « la durabilité de la production alimentaire selon des critères socialement acceptables. Et la consommation d’insecte pourrait jouer un très grand rôle à ce niveau-là ».

L’élevage intensif et la consommation importante de viande dans les pays développés participent grandement au réchauffement climatique, et sont la cause d’une émission importante de gaz à effet de serre et d’une immense consommation d’énergie. L’élevage d’insectes serait beaucoup moins énergivore. Toutefois Paul Vantomme estime que « la consommation d’insectes ne remplacera pas notre consommation de viande. De même que les crevettes ne remplacent pas le poisson. Elle doit être un phénomène accompagnant une réduction de notre consommation de viande, au moins dans tous les pays de l’OCDE ».

impact-environnemental-max

Le changement majeur à venir d’ici la moitié de ce siècle sera donc une agriculture « avec un moindre impact environnemental, et surtout plus efficace ». La FAO estime en effet le gaspillage alimentaire à environ 30% de la production mondiale, pour un coût évalué à près de 2 600 milliards de dollars. Par an. Ce pourcentage pourrait commencer à baisser grâce à la consommation d’insectes « les insectes seront consommés par les hommes et les animaux, et les déchets de fruits et légumes seront consommés par les insectes ». Des producteurs en Chine, Afrique du Sud, Espagne et aux États-Unis élèvent déjà des quantités importantes de mouches pour l’aquaculture et l’alimentation de la volaille par la bioconversion des déchets organiques.

Fin du siècle : des insectes partout

« Il est très probable que les insectes se seront imposés comme un des aliments de base pour les êtres humains et les animaux d’élevage d’ici la fin du siècle ». Mais quels autres aliments composeront nos assiettes du futur ? Des steaks artificiels ? Des nano-aliments (encadrés par le texte sur les Novel-Food de cet après-midi) ? Des aliments génétiquement modifiés ? Sur ce dernier point, Paul Vantomme estime que « la nourriture génétiquement modifiée ne sera pas incompatible avec la consommation d’insectes. On peut d’ailleurs envisager des insectes génétiquement modifiés ». En revanche, il ne croit pas du tout aux pizzas créées par impression 3D. « C’est une blague » assure-t-il.

La NASA, elle, trouve ça tout à fait sérieux.

Pour aller plus loin :

  • Le rapport de Paul Vantomme sur « la contribution des insectes à la sécurité alimentaire, aux moyens de subsistance et à l’environnement ».
  • Les insectes pour l’alimentation humaine et animale, sur le site de la FAO.

Des insectes pour nourrir la planète de demain

Category: Environnement
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