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Dans trois semaines, la COP21 ouvrira ses portes à Paris. Les représentants des 196 pays présents vont tenter de trouver un accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2°C. Pierre Radanne, expert en énergies et climat, président de l’association 4D et ancien directeur de l’ADEME explique à Nom de Zeus ce que peut (et doit) changer cette conférence.

« 2° ça n’est pas seulement un objectif, mais une limite. Au-delà, c’est la zone de tous les dangers » lance d’emblée Pierre Radanne. Ça commence mal. Alors que l’objectif principal de la COP21 est de maintenir le réchauffement climatique mondial à ces fameux 2°C, l’ONU a annoncé moins d’un mois avant l’ouverture des hostilités que nous nous dirigions plutôt vers une augmentation de 2,7° voire 3° d’ici 2100. Président de l’association 4D et membre du comité d’organisation de la COP21, Pierre Radanne a bien conscience de la difficulté des efforts à accomplir pour préserver la planète d’un naufrage annoncé. Pourtant, l’ancien directeur de l’ADEME ne fait partie des oiseaux de malheur et veut y croire. Pour la simple raison que « nous n’avons pour l’heure qu’une seule planète habitable, il va bien falloir que nous fassions avec celle-ci ». De plus, « pour la première fois, on voit se profiler une mobilisation de l’humanité entière. Depuis Kyoto [en 1997], seule une soixantaine de pays était réellement concernée, aujourd’hui, ce sont les 196, et le diagnostique est plus sévère ».

2020 : priorité au développement

Un des grands axes sur lequel compte s’appuyer la COP21 est le développement. Et donc l’implication des pays du Sud, pourtant peu responsables du réchauffement climatique. « C’est LE gros changement de ces dernières années, estime Pierre Radanne. Pendant des années, les pays en développement ont estimé que le changement climatique était une affaire de pays riche, un nouveau « truc » des anciens colonisateurs. Et puisque c’étaient eux les pollueurs, c’était donc à eux de régler le problème. Mais ils se sont ensuite aperçus qu’ils en seraient en plus les premières victimes. Globalement, toute la zone de Dakar à Calcutta verra de très fortes baisses de sa pluviométrie, et donc par suite logique une chute de ses rendements agricoles ».

Source : Rapport de la Banque mondiale 2010 : développement et changement climatique

S’il ne faut voir dans cette réalité rien de moins qu’une immense injustice, elle a toutefois poussé les pays en développement à se saisir de la question climatique. « Ces pays ont donc dû revoir fondamentalement leur système de développement, et intégrer l’élément durable dans leur volonté de croissance. Et force est de constater qu’aujourd’hui ils sont très actifs en ce sens là ! Les pays équatoriaux protègent beaucoup mieux leurs forêts, par exemple. Et de nombreux pays africains intègrent désormais dans leurs plans de développement les énergies renouvelables ou une agriculture adaptée ».

100 milliards d’aides par an

« Évidemment, il n’est pas question qu’ils fassent cela seuls, puisque ce sont eux qui trinquent alors que c’est globalement le Nord qui pollue. C’est pour cela qu’un plan d’aide au développement, durable, sera mis en place. Les pays développés fourniront 100 milliards d’aides par an, à horizon 2020 au pays du Sud, plus touchés, comme la zone sahélienne ou les îles du pacifique, menacées par la montée des eaux ».

Ce changement ne mobilise pas que les États. L’OCDE, le FMI, la BM et les entreprises du secteur privé sont également impliqués dans cette COP21. « Pour le secteur privé, je pense que la position de Standard & Poor’s peut changer la donne, par exemple, affirme Pierre Radanne. Quand une agence de rating décide de prendre en considération l’impact climatique des entreprises et envisage de dégrader les sociétés qui s’accrochent aux énergies fossiles, forcément ça aide à bouger les choses ». L’argument économique demeure effectivement assez persuasif.

Pour l’expert, c’est justement un des changements majeurs de cette COP21. « Tout le monde s’y met, riches comme pauvres, États comme entreprises privées. Nous avons l’occasion d’amorcer un grand virage dans l’histoire humaine ». Pour quels changements concrets ? « Si nous conservons une vision commune, je pense qu’à cet horizon nous verrons déjà :

  • Un développement de l’énergie renouvelable, notamment dans les pays en développement.
  • L’apparition dans ces mêmes pays d’une agriculture adaptée
  • Des habitats mieux isolés.
  • Une amélioration des systèmes de transports.

Ces deux derniers points concerneront dans un premier temps peut être plus les pays développés. Mais le Sud suivra ».

2030 : les bons et les mauvais élèves

Les pays participants devaient « rendre leur copie » avant le début de la COP21. Leurs contributions à l’amélioration de la situation à horizon 2030. « Presque tout le monde a joué le jeu. Nous avons pour l’instant 160 contributions ». Bien sûr, toutes les contributions ne sont pas équivalentes, mais on voit tout de même une mobilisation mondiale pour le climat ». Les États-Unis et la Chine, principaux pollueurs, ont donc également joué le jeu. Même si l’on constate (voir carte) que leurs efforts sont, en pourcentage, moins importants que l’Europe, par exemple. Surtout, ils espèrent une réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre par rapport à 2005, alors que l’Europe se base sur 1990. Alors que Pierre Radanne rappelle que « depuis 1990, les émissions mondiales ont augmenté de plus d’un tiers » ! Carte interactive réalisée par le Monde (avant l’interview) à partir des données du World Resources Institute

S’il est convaincu de la bonne fois des contributions reçues et de la possibilité de remplir les objectifs de 2030, l’expert n’est pas non plus dupe. « Il manque l’essentiel des contributions des pays pétroliers, par exemple [voir vidéo]. Évidemment, ils n’ont pas les mêmes intérêts dans ce changement de civilisation. Certains essayent de faire perdurer l’ancien monde, et d’autres tentent de faire avancer l’humanité vers le nouveau monde. De même, une partie du secteur privé ne fait pas ou peu d’efforts, pour évidemment conserver leurs intérêts. Il faut donc essayer d’avancer, mais en tenant compte de ces deux réalités. C’est la grande difficulté de cette conférence de Paris ».

Tout est donc loin d’être parfait au départ de cette COP21. Les acteurs du pétrole, notamment, font de la résistance, sous couvert de bonne volonté. Mais pour Pierre Radanne, c’est une question de temps avant que l’on ne bascule définitivement du côté d’un réel consensus international. « Pour l’instant, le poids économique est peut-être encore du côté des acteurs de l’ancien monde. Mais il ne faut pas oublier que ces quelques mastodontes pétroliers, gaziers ou du secteurs de l’automobile représentent le même poids économique qu’une meute de PME, et autant d’emplois. Ces PME changent plus rapidement ».

“L’inertie est dictée par l’appareil décideur trop âgé„

D’autre part, un autre élément pourrait encourager ce changement. « L’ensemble des dirigeants actuels (classe politique, dirigeants d’entreprises, etc.) se situe dans une certaine classe d’âge, au delà de 50/60 ans. Ils sont formatés par l’ancien monde et souvent assez éloignés des réalités écologiques, technologiques etc. Le changement leur fait assez peur. Cette inertie culturelle est pour l’instant dictée par l’appareil décideur trop âgé. Mais cet appareil sera renouvelé, et les prochaines générations seront plus sensibilisées à ces questions, et y trouveront sûrement leurs intérêts ».

2050 : des objectifs (trop?) ambitieux

Pour Pierre Radanne, la moitié de ce siècle va être un moment charnière dans notre histoire. « D’ici à 2050, il faut que nous ayons réduit de 40 à 70% les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Clairement, ça parait extrêmement difficile à l’heure actuelle ! Mais je crois que nous allons dans le bon sens.

Pour ce qui semble possible, je pense que d’ici 2050 nous pouvons :

  • Diviser par 2 notre consommation d’énergie.
  • Développer encore plus nos énergies renouvelables capables de remplacer, à terme, les combustibles fossiles.
  • Améliorer nos transports. Notamment en utilisant plus de transports électriques et en favorisant l’autopartage. L’aérien devrait également passer aux biocarburants.
  • Arrêter la déforestation mondiale
  • Développer une agriculture éco-responsable

Certains pays ont des programmes ambitieux, comme l’Éthiopie qui estime ne plus avoir du tout recours aux énergies fossiles d’ici 2050. Mais quelque part, c’est presque plus facile pour l’Ethiopie [car elle n’avait pas développé d’industrie pétrolière jusqu’alors], donc chacun fait à sa mesure, dans un premier temps. La France se fixe par exemple d’augmenter l’efficacité énergétique de ses bâtiments, pour en faire des bâtiments à énergie positive. Le but est de couvrir la totalité du territoire en bâtiments à énergie positive d’ici 2050″.

Encore une fois, l’argument économique est extrêmement convaincant. « Le coût de l’inaction est plus important que celui des réformes obligatoires. Et d’un point de vue économique, l’industrie des énergies renouvelables peut être extrêmement intéressante. Pour reste sur cet exemple, les bâtiments à énergie positive réduisent la consommation, certes, mais surtout ils permettront la création de 800 000 emplois, d’après les dernières estimations ». Dans le monde, ce sont entre 15 et 60 millions d’emplois qui vont être générés par cette « transition verte » selon l’Organisation internationale du travail.

Impact sur la géopolitique mondiale

Pour Pierre Radanne, le changement climatique va également changer la donne d’un point de vue géopolitique. « Les nouvelles énergies et leurs importances croissante vont forcément devenir un facteur de puissance. Et certains pays sont en pole position, pour des raison diverses. Que ce soit l’Islande avec ses geysers et son vent, le Brésil ou la Russie ». 

La transition énergétique pourrait être favorable aux pays en développement ? « Il est clair qu’il y a des zones plus pauvres que d’autres en énergies renouvelables. L’Afrique et les 2 Amériques sont de loin les zones les plus riches. Ce qui n’est pas le cas de l’Europe et d’une partie de l’Asie. Il faut bien avoir en tête que la capacité hydraulique du fleuve Congo, par exemple, représente en énergie l’équivalent du parc nucléaire français. Donc une bonne utilisation de cette énergie peut évidemment changer la donne. Cette géographie industrielle va transformer le monde et rebattre les cartes ».

L’Europe possède moins de ressources intrinsèques. « Mais elle est en avance sur cette question. Particulièrement l’Allemagne. Et elle connaît mieux que tout le monde la conception. L’idée serait donc de prendre le leadership de la prochaine révolution industrielle, chère à Jeremy Rifkin ».

“La somme des souverainetés nationales ne fait pas l’intérêt de l’humanité„

On critique souvent le manque de caractère contraignant des accords liés au climat. Pour Pierre Radanne, « le système mondial fonctionne encore sur un mode westphalien. Les règles onusiennes sont dictées par les souverainetés nationales. Mais aujourd’hui, la somme des souverainetés nationales n’est plus égale à l’intérêt de l’humanité. Il faut un changement dans la gouvernance mondiale, qu’elle soit plus pérenne et fiable, surtout sur les questions climatiques ».

Après 2050, Pierre Radanne estime que de nombreuses échéances vont s’entrechoquer. « Le milieu de ce siècle sera vraiment un basculement, un rendez-vous “multi-sujets”. La Chine sera la première puissance mondiale, devant l’Inde, et des pays comme le Brésil. Toutes les échéances démographiques, technologiques, climatiques, sociologiques, géopolitiques, etc. convergent vers 2050. Nous serons vraiment à un carrefour de l’humanité ». Reste à savoir quelle voie nous emprunterons.

Pour aller plus loin :

 

 

 

Pierre Radanne, réaliste mais optimiste pour la COP21

Category: Environnement
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