En septembre, Blue Origin, entreprise dirigée par le fondateur d’Amazon Jeff Bezos a annoncé qu’elle comptait envoyer ses propres fusées dans l’espace « dans la décennie ». Blue Origin agrandira alors la liste d’entreprises privées comme Orbital, Boeing ou SpaceX lancée dans la course à l’Espace. Xavier Pasco, maître de Recherche et responsable du pôle Technologie, espace et sécurité à la Fondation pour la recherche stratégique, explique comment le domaine spatial va être durablement changé par l’arrivée de ces nouveaux acteurs privés. Il reste sceptique quand à leurs effets d’annonce.

Guerre froide, guerre des étoiles

« Tout ce qui concerne l’espace, que ça concerne le militaire le scientifique ou l’habité, s’est construit à travers la guerre froide, commence d’emblée Xavier Pasco. Ces trois champs ont donc servi ce modèle de guerre froide. La question spatiale servait, et a toujours servi, un intérêt politique. Il s’agissait d’impressionner l’adversaire avec des avancées technologiques et scientifiques« . Une sorte de course à l’image, la fameuse guerre des étoiles de Reagan.
C’est donc sur ce modèle que ce sont créé les industries, les agences et les institutions du côté soviétique comme américain.
« Après la chute du Mur, sous Clinton, il a fallu décider ce qu’on faisait de tout ça, puisqu’il manquait un adversaire politique. Il a été décidé qu’il était impératif de réinvestir ce capital pour ne pas perdre l’avance technologique. Et on s’est rendu compte dans le même temps que les satellites, le GPS et le monde grandissant de l’information et du numérique étaient un formidable vecteur de puissance« .

Cette orientation a un peu perdu de son sens aujourd’hui, et nous sommes finalement encore une période de transition post-guerre froide, avec une symbiose plus importante du monde spatial et du monde de l’information. « Les gens qui partent à l’assaut du spatial aujourd’hui ne sont plus du tout dans la même dynamique, ils viennent tous du numérique, de l’information, du web« , indique Xavier Pasco, citant ainsi Jeff Bezos, patron d’Amazon, ou encore Elon Musk, dirigeant de SpaceX.
Le chercheur voit émerger deux phénomène simultanément. « D’une part la « crise » des acteurs publics (diminution des budgets, chute d’influence sur le plan politique, problème d’objectifs d’agences comme la NASA etc.) et d’autre part l »essor des géants du numérique qui partent en « reconquête » du spatial. Cela a développé une ambiguïté, car ces acteurs privés ont été aidés par la NASA mais entrent en concurrence avec elle. SpaceX a par exemple bénéficié de l’aide de la NASA pour effectuer des lancements vers la station spatiale« .

Les acteurs privés plus dynamiques

« Avant, il y avait un monopole étatique du discours, de la vision, des objectifs. L’idée était d’aller dans l’espace. Puis sur la Lune, puis sur Mars. tout ça avant l’autre. C’était facile, c’était clair » rappelle Xavier Pasco. « Un gars comme Elon Musk vient perturber ce monopole. Qu’un « particulier », qui ne vient pas du tout du spatial, débarque dans cet écosystème fermé a été une vraie révolution« . Dans le même temps, les coûts de production et de lancement des satellites ont drastiquement baissé et « les techniques se sont simplifiées ». Les modèles économiques des privés venus du numérique ont changé la donne et créé de nouveaux marchés.
« Tout cela participe plonge un peu plus les États-nations, la puissance publique dans la crise, analyse le chercheur. Et quand les acteurs publics ne sont plus en situation de toute puissance, ils « délèguent » au secteur privé. « C’est exactement ce qui est arrivé à la NASA ».

Une NASA qui va continuer à se chercher

La NASA a donc choisi de laisser les cargos à SpaceX, entre autres et se recentre sur l’exploration lointaine. « Elle ne fera désormais plus que ça, estime Xavier Pasco. Pour autant, il faut justifier les budgets et servir la politique industrielle, donc il va bien falloir que la NASA fasse quand même quelques trucs pour maintenir son image d’acteur important. Elle a notamment deux gros projets qui vont voir le jour ».
D’une part, le Space Launch System (SLS). Un énorme lanceur qui pourra transporter des lourdes charges (130 tonnes) en orbite basse. « Depuis l’abandon de l’idée d’un retour de l’homme sur la Lune pour 2020 par Obama, l’objectif du SLS est d’emporter en 2018 le véhicule Orion », deuxième gros projet de la NASA. « Très honnêtement, ce véhicule est symptomatique du flou artistique qui règne à la NASA, poursuit Xavier Pasco. En gros, c’est un super truc qui peut tout faire, mais on n’a rien à lui faire faire. à l’origine appelé MPCV, pour Multi Purpose Crew Vehicle (tout un programme), on n’a absolument aucune idée de ce à quoi il va servir à l’heure actuelle. ça paraît dingue mais exactement ce qu’il se passe. La NASA ne sait plus ce qu’elle fait, aujourd’hui ».

Quoi qu’il en soit ce vol devrait tout de même avoir lieu, mais dans quel but ? « Le message est loin d’être clair et il ne le sera sûrement pas plus en 2018″, estime le chercheur. Ces projets vont d’ailleurs encore accroitre la confusion NASA/privés car un certain nombre de tâches seront « déléguées » à SpaceX, Boeing ou autre.
À horizon 2020, la NASA prévoit également de capturer un astéroïde pour le ramener sur Terre. « Franchement ça me paraît vraiment n’importe quoi, et encore une fois plus un effet d’annonce qu’un but réel », estime une fois de plus Xavier Pasco..

D’ici dix ans, plus de station spatiale ?

Pour le chercheur, la question se posera du maintien ou non de l’ISS. « Vu les éléments évoqués précédemment, je ne pense pas que les États vont s’acharner avec la station internationale. Ce sont des missions contestées, chères et très franchement un peu anachroniques ».

Le nombre d’entreprises privées intéressées par l’espace devrait s’accroitre et pourrait avoir raison des missions strictement scientifiques. « Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces boîtes ne seront pas du tout intéressés par des projets comme l’ISS. On verra plutôt fleurir un grand nombre de start-up très branchées par l’imagerie satellitaire, et motivés par tout cet écosystème de l’information. Quand on voit que des boites comme Black Sky Global possèdent déjà plus de 60 « mini » satellites pour fournir du service, ou que PlanetLab en a 70 en orbite, pour ne citer qu’eux, on imagine que dans 10 ans ce business sera florissant ».

« Nous aurons tous des images satellitaires sur notre smartphone, en temps réel »

« Je suis convaincu que nous aurons alors tous sur notre smartphone des images satellitaires à la demande et bénéficierons très facilement de multiples services spatiaux. 2025 marquera la fin des satellites publics d’observations. Ils seront tous remplacés par des satellites privés, à l’exception des satellites militaires », présage le chercheur.

Pour les entreprises comme SpaceX, la donne sera un peu différente. « Eux ils vont surtout chercher à récupérer une partie du marché des acteurs publics. Que ça soit sous la forme de partenariat ou de concurrence, ces entreprises ne voudront pas faire uniquement du commercial, elles chercheront à occuper une place beaucoup plus importante dans les missions publiques, tout en y tirant un bénéfice ».

Dans 20 ans, des challengers pour les Américains

« L’avance américaine, dans une majorité de domaines, dérange les autres acteurs de l’espace » explique l’expert. L’Europe notamment, a mis du temps à réaliser l’intérêt de ce fameux « lien entre espace et information ». Mais les choses changent et « l’Europe tente de rattraper son retard. Et quand on regarde bien, ce retard est résorbable d’ici vingt ans, estime-t-il. Car elle possède à la fois les compétences et les technologies. Les start-ups fleurissent, ce qui était impensable avant. L’ESA a déjà créé des incubateurs de projets, accompagne un certain nombre d’entrepreneurs, etc. » Plus important encore selon lui, l’Europe possède une meilleure dynamique auprès du public. »L’ESA pourra compter sur un élan « populaire », car on a vu avec Rosetta et Philae qu’elle savait s’attirer la sympathie du public, ce que ne sait plus vraiment faire la NASA. C’est pour ça qu’elle est complètement perdue, elle ne sait plus raconter d’histoires ».

De leur côté, la Chine et la Russie semblent rattraper également leur retard, qui demeure considérable. Pour autant « il est évident qu’ils seront également des acteurs majeurs du spatial, estime Xavier Pasco. La Chine particulièrement, est la seule à être pratiquement autonome. En 2035, elle sera une puissance spatiale au moins équivalente à l’Europe. Il se dit qu’ils enverront un homme sur la Lune d’ici 2030, mais je suis assez sceptique. Ils en auront les moyens techniques et financiers, mais dans quel but ? Juste pour la symbolique ? Je n’y crois pas beaucoup ».

2050, aucun but pour l’humanité dans l’Espace

Car c’est tout le problème, se désole l’expert du monde spatial. Tout le monde se bat pour l’espace mais personne ne semble avoir de but, autre que symbolique. « Autant le dire directement, je ne crois pas à l’homme sur Mars à un horizon si proche que 2050. Essentiellement à cause de la seule question qu’il faut se poser : pourquoi faire ? »

En 2009, déjà, le rapport Augustine demandé par Obama indiquait que ce n’est pas parce qu’une destination existe qu’il faut y aller. « La destination doit venir du but, et pas l’inverse. Ça fait plus de trente ans que j’entends que dans trente ans on sera sur Mars, mais rien qui nous en explique les raisons objectives ».

Puis viennent les interrogations techniques, évidemment. « Techniquement, atterrir sur la Lune ou un sur astéroïde, où il n’y a pas d’atmosphère, c’est « assez facile », indique Xavier Pasco. De même, revenir sur Terre, on sait faire. Mais Mars possède tout de même une atmosphère, différente de celle de la Terre certes, mais pas inexistante comme sur la Lune. Donc il faudra simuler des atterrissages ultra précis, parce que pour l’instant, on a toutes nos chances de se taper tout ce trajet pénible pour ne pas atterrir sur Mars mais s’y crasher ».

Pour autant, d’autres objectifs semblent atteignables. « Phobos, par exemple, paraît être un objectif plus « réalisable ». D’une part parce qu’il faudra bien justifier les budgets alloué aux technologies de longs voyages développées par la NASA et d’autre part justement parce qu’il n’y a pas cette problématique d’atmosphère comme sur Mars. On peut estimer que d’ici 2045/2050, nous aurons envoyé un gros vaisseau sur Phobos, mais je ne crois pas qu’il contiendra d’hommes ». D’autres lunes, comme Titan ou Europe, pourraient aussi faire l’objet d’explorations, en raison de leurs potentielles ressources en eau.

« On ne raconte plus d’histoires avec le spatial. Le mythe s’éteint »

« Plus globalement, je crois qu’il faut surtout se poser la question de l’avenir de la nature de l’exploration spatiale. On ne raconte plus d’histoires avec le spatial. Le mythe s’éteint petit à petit. Jusqu’à maintenant, nous étions fasciné par l’idée de rencontrer la vie dans l’espace. Mais plus les découvertes s’enchainent, plus on se rend compte que dans notre système solaire, la vie n’existe pas et au delà, il y a peut être de la vie mais on ne pourra jamais s’y rendre. Il faut avouer que c’est un peu démoralisant… ».

« Le mythe du spatial est en train de s’éteindre »

Category: Espace
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