Hollande Rohani

Le président iranien Hassan Rohani vient de passer quelques jours à Paris. Une première visite officielle pour un dirigeant perse depuis 1999. Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran et directeur de recherche au CNRS, nous explique ce que va impliquer ce changement diplomatique.

L’arrivée du président Hassan Rohani en France a suscité questions et polémiques. À combien s’élève ce marché à nouveau émergent désormais que les sanctions à son égard ont été levées ? Doit-on tout sacrifier sur l’autel de ce nouveau partenariat ? Pour Bernard Hourcade, ces questions témoignent d’une méconnaissance du pays, de son régime et de sa géopolitique. Et si la France a un rôle à jouer dans ce virage diplomatique, on ne peut pour autant attendre de l’Iran un revirement soudain ou une révolution sociale.

« Il ne faut pas se focaliser sur les aspects économiques, estime Bernard Hourcade. L’Iran bénéfice d’une sorte de « cadeau de bienvenue » pour son retour aux affaires. Il s’agit simplement de normaliser les relations diplomatiques avec un acteur « redevenu fréquentable », qui a ses défauts et ses qualités ». En d’autres termes, maintenant que l’Iran est « Back in the game », il va falloir faire avec, ou à défaut arrêter de faire contre.

Une période de transition de 4-5 ans

Il ne faut pas croire que seule la France va profiter de cette ouverture. « Tout le monde ne parle que des 118 Airbus que l’Iran va acheter, mais jamais des centaines de Boeings. Rohani est en tournée, il veut sortir son pays de la zone rouge et tout le monde va en bénéficier ». Et en premier lieu, l’Iran lui-même.

Alors que le pays sort à peine de la récession, il espère afficher une croissance de 4 à 5% d’ici 2017. « Le pays sort de 10 ans d’embargo, il est passé totalement à côté de la mondialisation. Et les conséquences de 37 ans de République islamique et de quasi-autarcie ne vont pas s’effacer en quelques jours. D’un point de vue économique, il leur faudra au moins 5 ans pour revenir à un niveau normal », estime Bernard Hourcade.


Impact de la levée des sanctions sur l’économie iranienne. Source : Banque mondiale

Demain, un allié contre Daesh ?

Outre l’aspect financier, la composante militaire est également très présente dans les têtes occidentales : l’Iran peut-il devenir un « nouvel allié » contre l’État islamique ?


Il y a quelques jours, l’ambassadeur d’Iran en France, Ali Ahani affirmait que l’Iran n’avait pas de troupes dans les zones de conflits en Irak et en Syrie. « Il y a un peu d’intox, bien sûr, mais cela repose sur une nuance importante : officiellement, l’Iran n’est pas en guerre, mais l’État islamique à leurs portes, c’est un énorme problème pour eux. » L’Occident et l’Iran partagent donc un ennemi commun, mais cela n’en fera pas pour autant des alliés, sur le plan militaire.

D’autant qu’ils ne souhaitent pas répéter les erreurs du passé. « Les dirigeants iraniens sont parfaitement conscients du bourbier dans lequel se sont enfoncés les États-Unis lorsqu’ils ont occupé l’Irak, et ne veulent certainement pas mettre le doigt dans cet engrenage. Donc non, une opposition armée État Islamique/Iran n’est pas à envisager dans les années à venir ».

« Officiellement, ils n’interviennent pas sur place, et n’interviendront sûrement jamais, mais on sait qu’ils conseillent le Hezbollah en Syrie et que des membres des forces spéciales Al-Qods sont en Irak et en Syrie ». Qassem Soleimani, à la tête des forces spéciales Al-Qods, et considéré comme « le stratège le plus puissant du Moyen-Orient », selon un ex-agent de la CIA a même été blessé en Syrie.

De plus, la France et l’Iran doivent encore s’entendre sur un point essentiel : le sort du régime de Bachar al-Assad. François Hollande est un des plus farouches opposant au dirigeant syrien quand l’Iran reste un soutien inconditionnel.

2030 : retrait américain, médiation française ?

« Le problème de l’Iran, ils le répètent à qui veut l’entendre : c’est l’Arabie Saoudite. Or la France est un allié important de l’Arabie saoudite, et son influence et grandissante dans la région. La visite de Rohani a Paris n’est pas innocente : l’Iran espère que la France jouera le rôle de médiateur dans le conflit qui l’oppose aux Saoudiens ».

Par ailleurs, la France pourrait bénéficier dans la région du vide laissé par les Américains. « Dans les 15 à 20 prochaines années, on verra un retrait progressif des États-Unis de la région. On voit déjà que leur stratégie pour les prochaines décennies est beaucoup plus portée vers l’Asie et le pacifique que le Moyen-Orient. Si on ajoute à ça le fait qu’ils aient chez eux du pétrole à foison et qu’ils ne peuvent que constater que les pays du Golfe ne contrôlent plus du tout la situation, on comprends qu’ils aient envie de quitter une zone dans laquelle ils sont embourbés depuis quinze ans et qui leur a déjà coûté très cher » explique Bernard Hourcade.

Et si les États-Unis ne vont pas mettre à terre leur amitié vieille de 70 ans avec l’Arabie Saoudite, il apparait clair que nous assisterons à une prise de distance dans les années à venir : « les négociations autour du nucléaire iranien étaient une première étape de la volonté des Américains de rééquilibrer les puissances locales afin qu’elles gèrent désormais les crises elles-mêmes ».

Et si les relations diplomatiques irano-saoudiennes ne sont clairement pas au beau fixe, « il faudra bien trouver une solution à cette guerre froide Iran/Arabie saoudite, car personne n’envisage un conflit armé. Et oui, la France pourrait parfaitement joueur le rôle de médiateur, pourquoi pas ».

La transition politique, un très lent processus

Reste évidemment la question la plus sensible, celle qui agite les foules lorsque le président iranien foule le sol français : les droits de l’Homme. Pour Bernard Hourcade, « il ne faut pas oublier la complexité du régime iranien. Rohani ne peut pas entrer en conflit ouvert avec le Guide suprême. Il a déjà réussi à imposer les négociations sur le nucléaire, ce qui n’est pas rien, car Khameini y était farouchement opposé. Il est peut-être en train de réussir son pari, mais ça ne pourra qu’être une évolution lente et progressive ».

La tournée de Rohani en Europe a suscité de vives réactions, que ce soit au sujet des exécutions qui ont cours en Iran (plus de 2 000 depuis son entrée en fonction) ou lors du scandale des statues dénudées recouvertes, à Rome.

Rohani

Le président, représentant l’aile modérée du régime, ne saurait donc faire oublier les sévères critiques que l’on pourrait légitimement faire à l’Iran. Malgré tout, le changement est peut-être déjà en marche. Véritable animal politique, Hassan Rohani a su insuffler quelque chose de nouveau dans un pays gouverné par des mollahs qui n’apprécient que modérément la nouveauté. « Je dis oui à l’un, je dis oui à l’autre, c’est ça la stratégie de Rohani. Mais il sait pertinemment qu’il ne révolutionnera pas son pays en quelques jours, même en quelques mois ou années. En quelque sorte, il tente de changer le contenu en prenant bien soin de garder le contenant intact ».

“En Iran, tout le monde réclame du changement, mais personne ne veut de Révolution„

« Lorsque la République islamique d’Iran a été instaurée, tout le monde a dit : elle ne tiendra pas 15 jours. Au final elle est toujours là. Mais elle a changé en 37 ans. Et continuera de changer » poursuite le chercheur. « Je pense que nous allons être surpris, nous occidentaux, de l’évolution intérieure de l’Iran, sur la presse, les libertés individuelles ou le droit des femmes. Rohani sait que tout le monde en Iran réclame du changement mais personne ne veut de Révolution. Les Iraniens ayant payé très cher la dernière qu’ils ont connue. Donc ce changement sera lent ». Faudra-t-il encore 37 ans de République islamique avant que ce changement n’ait cours ? « Peut-être, souffle Bernard Hourcade. Ou peut-être que la République islamique sera toujours là, mais le religieux sera en retrait de la politique. Regardez l’Angleterre, c’est toujours une monarchie, la reine d’Angleterre est toujours là et bien là. Elle est juste plus effacée du monde politique ».

Elizabeth appréciera la comparaison.

 

Pour aller plus loin :

Et si la France réglait le conflit Iran-Arabie Saoudite ?

Category: Géopolitique
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