Daech-Marwan Ibrahim-AFP

Le 13 novembre, la France est frappée sur son sol par l’État islamique. Dès lors, comme les États-Unis de George W. Bush au lendemain du 11 septembre 2001, la France s’est déclarée « en guerre contre le terrorisme ». Mais qui et que combat la France ? Quelle peut être l’issue de ce conflit ? Pour Thomas Flichy de la Neuville, professeur à Saint-Cyr, il est possible d’éradiquer facilement l’organisation État islamique, mais c’est bien son idéologie qu’il faut combattre.

Auteur de l’ouvrage prospectif « 2030 : le monde que la CIA n’imagine pas » avec Grégor Mathias, Thomas Flichy de la Neuville écrivait alors « en 2030, l’État islamique artificiel ne sera plus qu’un lointain souvenir ». Au lendemain des horreurs de Paris, cette perspective est-elle remise en cause ? « Au contraire, je pense que ces attentats vont exactement dans ce sens, estime le chercheur. D’autant plus que l’État Islamique a fait « une erreur stratégique » en frappant indistinctement tous les Français. Car la conséquence sera de les unifier plus que les diviser. D’ailleurs, le gouvernement s’est montré très intelligent dans ce sens là. En évitant toute communication électoraliste, il a contribué à cette union » (NDLR : l’interview a été réalisée avant la « polémique du drapeau »).

Vers une (très) fragile coalition

En d’autres termes, Daech a causé sa propre perte en attaquant la France sur son territoire. Et ce quelques semaines après avoir abattu un avion civil Russe dans la région du Sinaï. François Hollande était d’ailleurs hier à Moscou pour convaincre Vladimir Poutine de s’engager au sein d’une large coalition internationale contre l’État islamique. Un projet fragile et ambitieux qui tiendrait plus de l’alliance de circonstance que de la réelle convergence politique. « Si on constate un tout petit rapprochement entre les États-Unis et la Russie, cela peut être un début de solution. En termes strictement militaires, il « suffirait » de bombardements massifs sur Raqqa pour éradiquer rapidement l’État islamique. Je ne crois pas du tout à un enracinement de l’État islamique en tant que structure ».

Bombarder Raqqa et régler le problème ? Pas si simple. « Éradiquer l’organisation État islamique n’est a priori pas compliqué. Mais son projet réapparaitra. Au même endroit ou ailleurs, en Libye ou au Sahel, par exemple, comme on l’a vu récemment à Bamako. Et ce projet fera des petits, des métastases, un peu partout, quel que soit son nom. Hier c’était Al-Qaïda, aujourd’hui l’État Islamique, demain autre chose ».

Un combat culturel

Si ces organisations sont bien distinctes (voire opposées) les unes des autres, leur objectif est commun selon Thomas Flichy de la Neuville. « Le djihad est un projet totalitaire culturel, politique et religieux, peu importe le nom qu’il prend. Le combat est donc culturel. Il faut bien voir le djihadisme comme un moyen. Parler de guerre contre le terrorisme est donc stupide. On ne combat pas un moyen. On ne fait pas la guerre à des fusils, mais à ceux qui les tiennent ».

Ainsi, l’action militaire actuelle de la France est « plus symbolique qu’autre chose », l’exécutif se devait de réagir après les attentats, mais « on ne peut pas gagner de cette façon ». Pas uniquement, en tout cas, mais comment alors ? « Tout va dépendre de la façon dont l’Europe renoue avec ce qu’elle est, avec ses convictions profondes. On ne combat pas un projet idéologique avec des canons, il faut donc que l’Europe se souvienne de son identité, de sa culture, de son histoire et de ses convictions, sinon elle risque d’imploser ». Cette approche « géoculturelle », théorisée par le chercheur, sera donc indispensable si l’on veut vaincre l’État islamique sur la durée.

D’autres attentats à venir

En attendant, l’Europe sera encore probablement menacée et d’autres attentats pourraient survenir dans un futur proche. « Les autorité s’attendaient à de tels attentats. Elles se préparaient même à des attaques d’une ampleur encore plus grande. Et elles s’y attendent toujours, qu’ils viennent de la structure État Islamique ou d’une autre ». Rappelons que l’attaque contre Charlie Hebdo a été revendiquée par une branche d’Al Qaïda alors que la prise d’otage de l’Hyper Casher et les tueries de novembres étaient le fait de l’État islamique. (L’État islamique n’a toutefois pas revendiqué officiellement les actes d’Amedy Coulibaly).

2030 : les nouveaux Balkans du Moyen-Orient

En à peine plus d’un an, l’État islamique a considérablement changé la géographie du Moyen-Orient, s’appuyant sur l’extrême faiblesse des deux États dont il a émergé : l’Irak et la Syrie. Pour Thomas Flichy de la Neuville, cette situation aura empiré d’ici 15 ans, même en estimant que l’État islamique aura disparu. « L’Irak et la Syrie auront disparus en tant qu’états. Il restera sûrement quelques micro-états ou structures, comme une sorte « d’Alaouitistan » sur la côte et des régions autonomes kurdes, mais la région sera une zone d’états faillis, à l’instar de ce qu’on peut voir en Somalie. Quand il n’y aura plus d’état, il restera la tribu. Les tribus deviendront structurantes, des centres de pouvoir ».

Et autour de cette zone de vide, comment s’articulera la région ? « Nous verrons alors un Israël « bunkerisé », une Turquie qui aura étendu sa zone d’influence et un Iran redevenu une puissance régionale forte ». Il faudra également que les puissances occidentales revoient leur alliances régionales. « Il faut considérer l’État islamique comme une création artificielle, née de l’opposition de deux camps : l’Iran, chiite, soutenu par la Russie, et l’Arabie Saoudite, sunnite, soutenue par les monarchies du Golfe. L’affaiblissement du pouvoir syrien et cette opposition ont permis la naissance de cette organisation ».
Mais dans cette opposition, le camp occidental a choisi son camp. « Nos alliés et nos créanciers [Arabie saoudite et Qatar en tête] n’ont aucun intérêt à ce que l’État islamique ne disparaisse. Leur principal ennemi à eux est l’Iran. Nous sommes pour l’instant captifs de ces alliances. Pour se sortir de cette spirale, il faudra donc que nous nous détachions de ces dernières et que nous ayons une attitude plus réaliste vis à vis de l’Iran ». Le futur proche pourrait en effet replacer cet acteur jusqu’ici « infréquentable » au centre du jeu géopolitique.

Pour aller plus loin :

 

 

 

L’État islamique va disparaître facilement. Pas ses objectifs.

Category: Géopolitique
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