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Big Data, anonymat, chiffrement, intelligence économique, espionnage. Les données numériques agitent désormais tout le monde. Les gouvernements en font un enjeu sécuritaire, les entreprises un enjeu commercial et les individus une liberté. Pour François-Bernard Huyghe, directeur de l’Observatoire géostratégique de l’information à l’Institut des relations internationales et stratégiques, cet enjeu va s’accroître. Jusqu’à ce que nous en soyons que « data » ?

Depuis l’affaire WikiLeaks, il y a cinq ans, les données numériques sont apparues comme un enjeu stratégique majeur. Trois ans plus tard, le scandale des écoutes de la NSA révélé par Edward Snowden a confirmé cette tendance. Depuis, tout s’est accéléré. Le nombre d’utilisateurs du réseau d’anonymisation Tor a explosé, les scandales se sont multipliés et les gouvernements se sont affolés. En France, la loi sur le renseignement a été largement critiquée et a creusé un peu plus le fossé entre deux camps : ceux qui veulent récupérer des données personnelles et ceux qui veulent les protéger. Parallèlement, les périphériques produisant de la donnée se multiplient et leur usage est devenu quotidien.

Futur proche : un flicage toujours présent

Pour François-Bernard Huyghe, la prise de conscience de l’importance des données va exacerber un esprit de résistance « La tendance au flicage n’est pas prête de s’arrêter. Mais d’un autre côté, il faut aussi imaginer que cela entraînera forcément une réaction, une certaine résistance. Plus populaire qu’aujourd’hui, où elle n’est encore que l’apanage de spécialistes, de hackers. Et plus la pression sur l’anonymat sera forte, plus l’on développera des outils de bidouille pour « emmerder Big Brother ». Je crois que le système infaillible n’existe pas et n’existera probablement jamais. On l’a vu justement avec les scandales Snowden, WikiLeaks, etc. : même le plus gros système de surveillance s’est fait avoir ! Donc à tout système de flicage, de reconnaissance ou de sécurité, il existe probablement une faille. Et si elle existe, alors il y aura toujours un petit malin pour la trouver. Soit pour la bonne cause, soit simplement parce que c’est excitant intellectuellement ou que ça flatte l’ego. Donc puisque les voitures ou les bâtiments seront connectés, ils seront piratables ».

Le magazine Wired a publié une vidéo (en anglais) montrant que certaines failles existent déjà. Deux hackers prennent le contrôle d’une voiture grâce à son système interne de connexion à Internet.

2025, l’avènement de la prédictibilité

« Dans dix ans, nos objets seront encore plus connectés qu’aujourd’hui. De nouveaux apparaitront et les datas transmises par ces derniers seront encore plus importantes. La question de l’impossibilité de l’anonymat sera donc encore plus présente. Nous serons de plus en plus prédictibles. Avec la quantité de données collectées et des analyses statistiques, les services de renseignements sauront non seulement tout ce que l’on fait, pas à pas, mais probablement ce que nous nous apprêtons à faire. De même pour les entreprises. Si Apple vend des voitures alors a priori non seulement ils pourront les conduire, mais ils connaîtront probablement votre destination. Ça n’est pas Minority Report mais c’est l’idée ! »

Pour la société Hitachi, pas besoin d’attendre dix ans pour cela puisqu’elle annoncé il y a quelques jours avoir mis au point une forme d’intelligence artificielle capable de prédire les crimes à partir des quantités astronomiques de données dont elle dispose.

La question des données personnelles va donc polariser un peu plus la société. Et devenir de plus en plus une histoire de gros sous. « Les enjeux économiques autour de ces questions de sécurité et d’anonymat seront omniprésents. Il s’agira donc de générer des offres commerciales à destination des particuliers pour « anonymiser » leurs échanges tout en continuant le business de sécurité ou de collecte de datas des entreprises. Et il est possible que ce soit les mêmes entreprises qui fassent les deux. Un peu sur le modèle je te flique, mais tu peux rester anonyme… si tu paies ».

Plus un système est complexe, plus il est fragile

L’interconnexion de tous nos appareils et l’enjeu commercial qui en découle rendront l’ensemble du système plus faillible. « Ce système va se complexifier et en deviendra d’autant plus fragile. Paradoxalement on risque donc d’assister à la fois à un surenchérissement de la sécurité numérique et de la fragilité du système. Il y a un autre paramètre, qui pour le coup est totalement imprévisible, c’est l’usage social du média, l’utilisation qu’on en fait. On a souvent fait un usage des innovations très différent de ce pour quoi elles ont été conçues. Les outils que nous créons aujourd’hui seront peut-être, sûrement, utilisés de manière inattendue dans dix ans. Le minitel n’a pas été créé pour être orienté vers le sexe, pourtant c’est immédiatement ce qui a été fait« .

2035 : la data aussi importante que le pétrole

D’ici 20 ans, les enjeux liés aux datas pourraient avoir une implication davantage géopolitique. « On arrivera sûrement à un carrefour, car les données seront devenues un bien stratégique capital, comme le pétrole. En plus des énormes enjeux privés et financiers, les États devront probablement s’organiser différemment pour conserver leurs données s’ils ne veulent pas voir une part de leur souveraineté leur échapper. Aujourd’hui aucun État ne peut se permettre de négliger cet aspect stratégique, mais on en est encore au tâtonnement, à la protection et à la création d’outils nationaux. L’importance stratégique et politique du Big Data continuera à augmenter, et aura une importance grandissante sur le plan géopolitique ».

Les États seront-ils « trop » connectés? On a vu à travers les révélations d’Edward Snowden que les États européens sont en position de faiblesse face aux États-Unis. Les initiatives pour s’émanciper et prendre de l’indépendance vis-à-vis de ces derniers se multiplient. Jusqu’à la scission? « Je ne suis pas très convaincu par l’idée de « balkanisation du web » mais c’est une hypothèse qu’on ne peut pas non plus passer sous silence. Car l’hégémonie américaine sera remise en question. Pour l’instant, ça ne paraît pas très crédible techniquement, mais il est possible que dans 20 ans le contexte géopolitique et le trop gros enjeu stratégique poussent la Russie ou la Chine (ou tout autre État qui possède des moyens techniques et politiques) à s’échapper totalement de l’emprise américaine, à développer ses propres méga serveurs, ses propres DNS alternatifs, ses propres infrastructures à tous les étages, etc ».

2065 : des humains connectés ?

« Dans 50 ans, il y aura de nouvelles technologies, bien sûr. Mais celles dont on parle aujourd’hui seront devenues structurelles, omniprésentes, quotidiennes. Par exemple, le téléphone portable, d’abord on le possède, puis on est dedans. Presque littéralement. C’est lorsque ces technologies seront réellement devenues notre environnement plus que des outils que l’on constatera une impossibilité du retour. C’est ce que l’on nomme des cliquets d’irréversibilité. Lorsque l’on constate l’universalité d’une technologie, c’est qu’elle est devenue indispensable, omniprésente, et ineffaçable. Par exemple, on ne désinventera jamais l’imprimerie, malgré toutes les autres innovations qui lui ont succédé ».

Une nouvelle technologie ne chasse donc pas la précédente. Mais elle peut se rendre toutefois plus indispensable. « Nous développerons une dépendance de plus en plus forte à nos créations. Et d’ailleurs, nous l’avons toujours fait, depuis le feu ou la roue. Nos sociétés auront alors à faire face à cette question philosophique : deviendrons-nous de plus en plus dépendants à des technologies qui peuvent nous entraver ? »

Nous deviendrons peut-être des post-humains à la fois médias et informations

« Si l’on associe toutes ces tendances (dépendance de plus en plus importante au numérique, omniprésence des datas, systèmes de plus en plus complexes mais d’autant plus fragiles) aux découvertes que l’on pourra faire dans d’autres domaines comme les nanotechnologies, la génomique, les biotechnologies, etc, il est tout à fait possible que nous devenions, nous, les datas à collecter. Des sortes de post-humains à la fois médias et informations. Nos données biologiques deviendraient alors aussi stratégiques que les données numériques d’aujourd’hui et de demain ».

Ce que les transhumanistes nomment notre néocortex, ce cerveau connecté, quintessence des données personnelles, pourrait donc lui aussi être piraté? « Il n’y a pas de raison que la règle évoquée plus haut ne s’applique pas : aucun système n’est infaillible. L’humain pas plus que le reste. Hacker l’humain, la cuirasse, pourrait être envisageable. Il existe déjà des outils de contournement du biométrique, des empreintes digitales, qui sait quels outils existeront dans 50 ans ? »

Pour aller plus loin :

    • Vidéo (anglais) How to hack a human body de Voyage à travers l’Espace-Temps, avec la voix de Morgan Freeman
    • Cash Investigation « Le business de la peur« . Enquête sur les entreprises de sécurité et les pirates bidouilleurs.

 

Vers un humain piratable?

Category: Numérique
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