Notre smartphone, extension de nous-même, fait désormais tout à notre place, au point que nous déléguons à notre « troisième cerveau » la plupart des tâches quotidiennes.

La dernière décennie a vu la naissance d’un outil devenu indispensable en un temps record. Pierre-Marc de Biasi, auteur de Troisième cerveau. Petite phénoménologie du smartphone, explique à Nom de Zeus comment ce dernier a changé le monde, notre cerveau et nous même. Une mutation qui n’est pas encore terminée.

Chercheur au CNRS, spécialiste de Flaubert, artiste plasticien et homme de radio, Pierre-Marc de Biasi est de ceux qui cherchent à comprendre avant de juger. Bien sûr, son ouvrage peut représenter un portrait féroce d’une société rendue dépendante à ses propres golems. D’ailleurs, dès l’introduction, rien ne nous est épargné. « Savez-vous que 30% des Coréens admettent qu’ils pourraient se passer plus aisément de vie sexuelle que de leur smartphone ? » S’en suivent les explications d’usages sur les mécanismes neurologiques créant l’addiction (et donc le manque) chez l’utilisateur de smartphone, la question de la photo présidentielle montrant un Emmanuel Macron trônant fièrement sur ses deux smartphones posés l’un sur l’autre ou encore le caractère éminemment intrusif de ce qui est désormais appelé notre « troisième cerveau » (après notre encéphale, bien sûr, puis notre système digestif).

Dès lors, on ne donne pas cher de la peau de notre smartphone et l’on se dit que cet encéphale portatif qui nous espionne, nous assujettit, nous abêtit va alors être jeté à la vindicte populaire. Mais non. Finalement, après avoir invoqué en vrac et entre autres Platon, Marguerite Duras, Steve Jobs, Dark Vador ou Hegel, il apparait que le coupable est tout autre. La sentence tombe, « le smartphone c’est bien votre pharmakon [à la fois poison et remède, NDLR], mais vous avez un pouvoir dessus. Puisque votre smartphone, c’est vous ».

Un bilan provisoire

À grand renfort de chiffres chocs (84% des Européens de 16-24 ans considèrent internet comme une extension de leur cerveau ; 1,5 milliards de smartphones sont vendus chaque année quand moins de la moitié de la population mondiale est connectée ; il faut en moyenne 80 kilos de matière pour fabriquer un smartphone de 160 grammes, par exemple), le chercheur fait un état des lieux de toutes les choses terrifiantes que notre compagnon de poche est capable de faire. Rien de nouveau sous le soleil, donc. « Bien sûr, tout ça n’est pas un scoop, indique Pierre-Marc de Biasi. Mais il faut bien considérer que nous ne sommes qu’au début de l’expérience smartphone. Il s’agit d’un bilan provisoire. Ce type de bilan, il faudra en refaire, par la suite. Mais déjà, on a une sensation globale de naturel, comme les poissons ne s’interrogent pas sur la nature de l’eau dans laquelle ils nagent. Alors que tout ça n’a rien de naturel. Cela ne fait que dix ans que cette expérience a commencé, et pourtant elle nous a déjà changé ».

Et ce bilan, c’est celui d’un objet auquel nous déléguons de plus en plus de tâches auparavant effectuées par notre cerveau n°1. Et tout ceci dans un but précis. « Il ne faut pas être dupe. Le smartphone c’est l’objet parfait pour faire du profit. Uniquement. Ce profit se crée autour de la promesse d’alléger notre cerveau et de déléguer au maximum à la machine. Ainsi l’individu social, l’individu créateur, l’individu autonome, etc. disparaissent au profit d’un individu consommateur pur ».

Dans le contexte de capitalisme mondialisé, le smartphone est devenu cet « outil opportuniste » en rendant les vices et les vertus d’Internet nomades, immédiats et continus. Ainsi en maximisant les potentialités du numérique, notre troisième cerveau a tenu ses promesses. Il a tué notre ennui et pulvérisé notre attention. Or « c’est fondamental de savoir s’ennuyer. L’ennui est la variable fondatrice de la création. On créé, on réfléchit, on se révolte, parce qu’on s’ennuie », souligne Pierre-Marc de Biasi, soulignant un peu rigolard l’édito du Monde de mai 68 titré « la France s’ennuie ». À peine quelques jours plus tard, les barricades se dressaient pour porter « l’imagination au pouvoir ».

La disparition de l’ennui pourrait au moins avoir ceci de « positif » qu’elle nous rendrait plus productif. Mais non. « La machine ne fait que nous divertir. On est 20% à 25% moins efficace au boulot avec notre smartphone dans la même pièce, rappelle le chercheur. Il y a une tendance au cycle court -émissions de télé, radio, articles, etc. Et cet outil accompagne parfaitement cette tendance. Avec un smartphone, notre attention est réduite à 15 secondes ! » Une notification, un texto, un appel (plus rare), une alerte, la flemme de lire quelque chose de trop long, des discussions simultanées sur Snapchat, Whatsapp, Messenger et autre : tout est bon pour « pulvériser notre attention et réduire à néant le temps du silence, de l’ennui ».

Pour le chercheur, en raison des nombreux services rendus, de la fausse gratuité et du caractère éminemment séduisant du smartphone, « nous avons laissé entrer dans notre individu le cheval de Troie qui nous condamnera à devenir des consommateurs stéréotypés ».

Demain tous crétins ?

La confiance que l’on place dans notre cerveau de poche n’est évidemment pas sans conséquences, notamment cognitives. « Nous sommes entrés dans un processus de perte d’apprentissage. On est même en train de désapprendre, comme on l’a fait avec la calculette, par exemple. La calculatrice a été un outil formidable pour obtenir des résultats de calcul exacts, mais a provoqué la fin du calcul mental en une génération. Plus personne ne sait compter. Demain, plus personne ne saura lire une carte, puisque notre smartphone le fait pour nous ». Au final, ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’un objet technique change nos apprentissages. « C’est vrai que nous avons appris puis désappris à écrire avec une plume par exemple. Nous ferons certainement la même chose avec le clavier ».

Mais est-ce grave ? Pourquoi ne pas voir ça comme une chance ? Les tâches pénibles seront de plus en plus effectuées par notre cerveau nomade tandis que nous nous concentrons sur de l’indispensable, de l’humain, du créatif, etc. Sauf que le fait de déléguer, implique d’avoir « une confiance absolue dans votre machine et son créateur » souligne Pierre-Marc de Biasi. Hum… Mais surtout, le problème est plus profond. « On est vraiment la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Si le maître délègue toutes les tâches à l’esclave, au bout d’un moment il désapprend ces tâches ; l’esclave sait alors faire tout ce que le maître ne sait plus faire et l’esclave devient le maître du maître. Nous devenons l’esclave de notre objet, quand bien même nous pensons le maîtriser ».

Quand à l’argument selon lequel nous déchargerions une partie des tâches répétitives, il laisse le chercheur pantois. « Soyons honnête, le temps que le smartphone nous fait gagner, nous le passons… sur notre smartphone. Pour tchater ou jouer, principalement ».

Je pense qu’on fait  actuellement un bond en arrière de 15 000 ans.

Pierre-Marc de Biasi évoque le smartphone comme un silex transhumaniste. « Dans l’histoire, les outils ont joué un rôle capital dans le développement de notre cerveau. Le silex a doublé notre encéphale, par exemple. Et le smartphone pourrait faire exactement l’inverse. Demain tous crétins, ça n’est pas une dystopie totalement folle. Je pense même qu’on fait actuellement un bond en arrière de 15 000 ans. Au paléolithique, nous étions des chasseurs-cueilleurs et notre cerveau était basé sur la vigilance maximale permanente, sur le cycle-court car il fallait survivre en se déplaçant, en fuyant les prédateurs. une fois devenus agriculteurs, notre cerveau a développé une vigilance à long terme, basé sur la mémoire du cycle long, des saisons, etc. Je crains que le smartphone puisse ramener notre cerveau à celui d’un chasseur-cueilleur ».

Les pharmakon, ça ose tout

Pourtant, en dépit  de ce « seuil critique que l’humanité a atteint »,  Pierre-Marc de Biasi se refuse à mettre sous le tapis l’impact collectif positif que notre extension encéphalique portable a créé. D’ailleurs, cette attention constante et cette sur-sollicitation cognitive « peut tout aussi bien développer la plasticité de notre cerveau. Ce dernier pourrait tout à fait évoluer pour devenir multitâche. C’est vraiment une dualité très classique : ce le même objet qui nous dote de réels superpouvoirs et qui met en place l’abêtissement collectif ».

« Il faut se résoudre à admettre que la technologie est un possible ouvert au pire, mais aussi au meilleur, comme le silex, comme n’importe quel pharmakon », souligne le chercheur. Lui qui a enseigné à l’université de Shanghai a pu toucher du doigt le potentiel libérateur du smartphone. « Mes étudiants contournaient la censure gouvernementale avec une facilité déconcertante. Même s’ils savaient très bien ce qu’ils tenaient dans leurs mains. C’est logique, ce qui nous surveille nous pousse à nous révolter ».

L’impact sociétal qu’a eu le smartphone en à peine une décennie n’est pas seulement négatif. Ainsi, le chercheur note que « le smartphone a globalement augmenté l’empathie collective. Aujourd’hui on est au courant dès qu’il y a une catastrophe à l’autre bout de la planète, et on en est bien plus affecté. Ce même outil qui nous assujettit nous dote d’une conscience empathique universelle. Il nous rend moins indifférent au monde, à l’apocalypse environnemental qui vient et à l’humain ». Un changement qui évoque à celui qui est également critique littéraire et agrégé de lettres modernes le « bouton du Mandarin », fable attribuée tantôt à Voltaire, Rousseau puis Chateaubriand, Balzac ou Freud :

« Un bouton peut vous rendre riche mais lorsque vous appuyez dessus, vous tuez un Chinois, à l’autre bout du monde. Évidemment, tout le monde tuait le Mandarin. Parce qu’on ne le connaissait pas, que la Chine c’est loin, etc. Le smartphone, c’est le contraire de ce bouton ».

L’outil « ne nous a pas ôté notre liberté, notre faculté à penser. On peut encore se servir des réseaux sociaux et du smartphone pour des actions positives. On le constate notamment chez les jeunes générations ». Ainsi, une simple vidéo virale peut susciter une indignation mondiale, ternir gravement l’image d’une société voire faire tomber un gouvernement. Mais pour diffuser cette vidéo, nous devrons encore en passer par les GAFAM. « Évidemment, un véritable dispositif de libération devra impliquer un jour ou l’autre un contrôle démocratique des multinationales du numérique. Il faudra s’en emparer si on veut être plus que des consommateurs ».

Zuckerberg veut connecter notre cerveau à Facebook

Quand le smartphone tuera le capitalisme

Car les GAFAM gèrent l’intégralité de la chaîne d’information, du moteur de recherche au smartphone en passant par les plateformes et services. Et en bout de chaîne : nous. Et nous subissons « la vision du monde fondamentale qu’ils partagent : une croyance dans le dieu-argent dont le smartphone est le meilleur intercesseur ». La bonne nouvelle, c’est que le pharmakon agit aussi sur ses créateurs. Ainsi, « le capitalisme ira droit dans le mur, contre ses propres intérêts », croit savoir Pierre-Marc de Biasi.

L’explication ? Aujourd’hui, en dépit des chiffres ahurissants des ventes de smartphone, ils ne concernent que 40% de la population mondiale. « Et pour les GAFAM et l’industrie du smartphone, c’est insupportable de ne même pas toucher la moitié du marché potentiel. Donc ils tentent de baisser les coûts pour pouvoir équiper tout le monde. Ça sera pire encore qu’aujourd’hui, on verra des gens qui n’ont pas de quoi bouffer, rien, mais qui posséderont tout de même un smartphone. Et là ça deviendra dangereux pour les multinationales. Si vous dotez presque d’un seul coup une quantité affolante de gens désespérés d’une conscience collective, solidaire, que croyez-vous qu’il arrivera ? »

« Smartphones de tous les pays unissez-vous », clame le chercheur dans son ouvrage, dans un optimisme soixante-huitard dénué de tout cynisme. Et les jeunes générations seront bien sûr déterminantes à cet égard. « J’ai l’impression que les jeunes restent animés par des idéaux comme l’antiracisme, le féminisme, la cause animale, le refus des inégalités etc. Et ils se servent de leurs smartphones pour les défendre. On voit une différence très nette de comportement entre les jeunes et les autres. Ils ne téléphonent plus du tout, mais partagent tout très rapidement, communiquent sur de nombreux canaux à la fois, etc. »

Et puisque nous n’en sommes qu’aux débuts du smartphone, les dix ans qui viennent vont « tout changer, estime Pierre-Marc de Biasi. Notamment avec l’incursion de l’IA dans les smartphones. Je n’imagine pas le smartphone disparaître de sitôt. Peut-être va-t-il être intégré dans notre corps. D’ailleurs le lien physique est déjà quasi-accompli. Je ne serais pas étonné non plus que l’arme deviennent une nouvelle fonctionnalité ou que l’on se mette à parler à un ou plusieurs assistants virtuels toute la journée, etc. »

La décennie à venir risque fort d’accentuer les menaces autant que les possibilités. Et nous avons encore le choix de la direction à prendre, estime le chercheur. « Si un mot devait résumer tout ça, ce serait Vigilance ».

Pour aller plus loin :

Nous devenons l’esclave de notre smartphone

Category: Numérique
0
535 views

Join the discussion

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *