Et si, comme le souhaitent les transhumanistes, nous arrivions un jour à télécharger notre conscience ? Gauthier Lamothe, créateur de la chaîne Après-demain, imagine les conséquences physiques, psychologiques et sociales d’une telle “avancée”.

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Identité et tensions psychologiques

Encore récemment, lors d’une conversation triviale autour d’un apéritif, quelqu’un m’a dit « nous nous définissons uniquement par nos relations »… On m’avait déjà mis des cacahuètes dans la bouche avant que je ne commente ce « uniquement »…

Dans la même veine, je vois régulièrement passer des images inspirationnelles sur les réseaux sociaux : un joli paysage sert de fond à une citation mal orthographiée, telle que « ne regarde pas les paroles de quelqu’un, regarde d’abord les actes »… Si on peut y déceler l’idée qu’il y a parfois un décalage entre ce qu’une personne dit et fait, certains se serviront de cette phrase pour penser « nous sommes ce que nous faisons »…

Et dans la même veine, dans l’un des romans Harry Potter, le personnage éponyme entend l’un de ses mentors lui dire « ce sont nos choix qui nous définissent »… Là encore, cela peut être vu comme une manière bienveillante de dire « tu n’es pas que tes origines, tu es aussi tes choix », mais il est possible d’interpréter cela en disant « je suis ce que je choisis de faire ».

En fait, il y a des dizaines de manières de se « définir », en choisissant arbitrairement un champ de l’expérience humaine, comme si cette expérience était plus importante et significative que les autres, et qu’il fallait en faire une identité…

D’ailleurs, c’est un exercice d’éveil intérieur intéressant, je trouve, que de repérer ces moments où l’on s’identifie à une partie de son expérience de vie :

  • une personne qu’on a envie de défendre bec et ongles (« critique pas à mon professeur… », « n’insulte pas ma mère… »)
  • une cause qui nous tient à cœur, au point de ressentir vives émotions à la moindre critique de cette cause (on peut observer cela dans tous les milieux militants, indépendamment de la « justesse » de la cause)
  • une expérience douloureuse (« comment oses-tu en rire ? »)
  • une idéologie, une religion, un mode de pensée, une doctrine philosophique ou politique (l’une de mes préférées, qui conduit souvent à défendre l’intégralité d’un mode de pensée, y compris les idées que l’on pourrait tout à fait critiquer si on nous disait qu’elles venaient d’ailleurs)
  • ce que l’on ressent (ça peut conduire à vouloir ressentir des émotions très intenses, parfois douloureuses, juste pour se sentir différent…)
  • ce que l’on fait (surtout si on a des croyances du style : « le succès est avant tout une histoire de volonté »)
  • son origine, son sexe, son genre, son clan, sa couleur de peau, son équipe de foot préférée, etc…

Bref, je vous encourage à réfléchir à vos points de tension : je n’ai jamais vu d’humain qui n’en avait pas… Pensez-y, la prochaine fois que vous vous engueulerez avec quelqu’un : il n’est pas, à ma connaissance, possible de s’engueuler passionnément si on n’est pas un minimum identifié à sa position.

Cela dit, mon propos n’est pas de dire qu’il faut absolument se désidentifier : d’une part, parce qu’on n’a pas souvent assez de marge de manoeuvre pour faire autrement, et d’autre part, parce qu’il est possible d’organiser sa vie en fonction de ses propres tensions (et notamment, en s’entourant de gens avec des tensions compatibles). Cela dit, se détacher de cette identification, c’est un peu comme se libérer d’une transe hypnotique qui nous empêche de voir d’autres solutions à des problèmes qu’on traverse : cela peut être libérateur.

Illusions créées par notre cerveau

Au vu des nombreuses découvertes du 20ème siècle en physique et en neurosciences, il est assez consensuel de dire que l’être humain n’a pas un accès direct au réel, et que ce que nous percevons du monde est une interprétation faite par notre cerveau.

Manifestement, lorsque les humains entrent en interaction, ils semblent avoir accès à un réel commun, puisqu’ils peuvent reconnaître des éléments du réel sans se concerter : si je demande à plusieurs personnes de se placer sur le tapis rouge au milieu de la pièce, le fait de voir tout le monde faire la même chose semble prouver qu’il y a un réel au delà de nos perceptions, et une perception commune… Mais qu’est-ce qui fait que la couleur rouge que je perçois est la même que la couleur rouge que vous percevez ?

Ce problème philosophique est celui des qualia. Et si l’on va encore un peu plus loin dans cette réflexion, parlons un peu de sélection naturelle : face aux contraintes du milieu extérieur, se propagent certains caractères qui augmentent nos chances de nous reproduire (et donc de propager le caractère, créant ainsi un cercle vertueux, une boucle de rétroaction positive).

Sauf que voilà : rien ne dit que la sélection naturelle ne favorise une perception fidèle du réel. De prime abord, on pourrait certes penser que la pression du milieu tend à favoriser les êtres vivants qui perçoivent le monde de manière « précise et factuelle », mais il y a des travaux qui contredisent sérieusement cette idée : je pense, une étude menée par Hoffman, Mark et Marion (à lire ici, si vous lisez l’anglais, et sinon, il y a cette conférence sous-titrée en français qui en reprend la problématique).

J’apprécie particulièrement cette publication : c’est un délicieux mélange de théorie des jeux, de biologie, de sciences cognitives et d’étude des réplicateurs (pas ceux de la série stargate SG-1, mais ceux qu’on étudie en mémétique, par exemple). La conclusion de cette étude est un énième coup porté à l’idée que nous percevons le réel de manière objective : en fait, il semblerait que les individus ayant une perception fonctionnellement orientée vers la survie, et non vers l’objectivité, soient les plus favorisés (ce qu’on peut comprendre en théorie, mais qui trouve là une validation pratique).

Cela ne ne suffit peut-être pas à tirer une conclusion définitive, mais cela rend, à mon sens, encore plus intéressantes les philosophies basées sur le lâcher prise face à notre incapacité à saisir le réel.

Lire la suite de l'article sur le blog Après-demain.

Après-demain : Ce qui fait que je suis moi, et que vous êtes vous

Category: Société
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