La question fascine depuis toujours : à quoi ressemblerons-nous dans 100 ans ? 1000 ans ? 100 000 ans ? Certains en sont certains : nous modifierons génétiquement notre corps pour explorer l’espace. Il en va de notre survie. Mais d’autres se sont essayés à imaginer l’humain du futur. Et se sont cassé les dents.

L’espèce humaine aura-t-elle toujours le même aspect ? Sera-t-elle changée par les avancées en prothétique et génétiques ? Nos avancées technologiques et nos envies spatiales auront-elles une influence sur notre évolution ? Pour Juan Enriquez, chercheur et futurologue mexicain, la réponse est oui. Il estime même, dans la vidéo ci-dessus (sous-titres en français disponibles) que les mutations génétiques et technologiques à venir seront indispensables à la survie de notre espèce. Vœu pieux ou nouveau paradigme d’évolution ?

Douter des certitudes

Si Juan Enriquez pose quelques questions éthiques sur l’enthousiasme des transhumanistes à devenir des cyborgs ou des OGM à pattes, il partage cependant une partie de leurs certitudes : nous modifierons notre corps humain, car nous le voudrons, et car cela sera indispensable à notre vie sur Mars. Vie sur Mars qui semble être, comme le pensent Elon Musk ou Stephen Hawking, la seule possibilité de survie de l’espèce humaine. C’est sur ces certitudes que s’appuie sa vision de l’humain du futur.

Ce siècle est peut-être le dernier de l’humanité

Reprenant à son compte la maxime fétiche de Nom de Zeus « les prédictions sont difficiles, surtout quand elles concernent le futur » (qu’il attribue au passage au joueur de baseball Yogi Berra, quand nous pensons la devoir à Pierre Dac, question de référentiel), Enriquez semble sûr de son fait, mais admet pourtant qu’il peut se tromper. Et il a raison. André Langaney, généticien et spécialiste de l’évolution et de la génétique des populations explique à Nom de Zeus qu’en « ne faisant que prolonger des tendances, sans se préoccuper du temps long, on ne peut que se tromper ». D’autant que, faut-il le rappeler, en dépit d’avancées spectaculaires dans le domaine de la génétique (notamment à travers l’outil d’édition génétique CRISP Cas-9), « on ne sait toujours pas réellement modifier un génome humain » rappelle André Langaney.

La génétique ou la fin du darwinisme

La théorie de Juan Enriquez soulève également une question essentielle : en admettant que nous arrivons un jour à modifier nous-même notre génome, que nous le voulions et que nous y soyons autorisés, comment être sûr que ces changements seront pérennes, qu’ils accompagneront les générations suivantes ?

L’évolution de l’espèce est un processus extrêmement lent et fortement dépendant de l’environnement dans lequel cette espèce évolue. « L’information première n’est pas dans le génome, mais dans l’environnement », expliquait récemment le chercheur Olivier Gandrillon à Usbek & Rica. Or Enriquez propose une vision inverse : au lieu de laisser l’environnement modifier notre espèce, nous devrons adopter directement un nouveau génome compatible avec un nouvel environnement (comme Mars, précise-t-il dans la vidéo). Cette idée, proche des “volontés démiurgiques” que Laurent Alexandre prête aux transhumanistes de la Silicon Valley, entend redéfinir la notion d’évolution de l’espèce et mettre fin au processus d’évolution actuel, jugé trop lent et sur lequel nous n’avons pas de prise.

En réalité, nous n’avons pas attendu l’édition génétique pour mettre de sérieux coups dans la sélection naturelle. Comme le rappelle André Langaney,  « on a déjà maintenu des populations qui auraient disparu avec la sélection naturelle. Auparavant, par exemple, beaucoup de femmes aux bassins trop étroits mourraient en couche. Évidemment, grâce aux progrès de la science, le nombre de décès en couche a fortement diminué, et le patrimoine génétique de ces femmes est conservé. À l’inverse, nous avons éliminé des pathologies, comme la trisomie 21 ou la variole, et donc des populations complètes. Cela fait déjà un certain temps que nous influons sur notre évolution ».

Gros cerveaux ou pieds palmés

Juan Enriquez imagine l’humain dans 100 ans. D’autres ont imaginé l’homme de l’an 3 000, dans plusieurs milliers d’années, etc. « Le problème c’est que ces échelles de temps, 100 ou 1 000 ans, c’est soit trop soit trop peu », indique André Langaney.

« Il y a des évolutions relativement rapides, poursuit celui qui se faisait appeler Dédé la Science dans Siné Hebdo, comme la stature. Dans les pays industrialisés, la taille augmente assez rapidement, on l’a constaté à travers des études, notamment en Hollande ou en Suisse. Sur ce point-là, on peut logiquement penser que dans 30/40 ans, nous serons un peu plus grands ».

Et il y a des évolutions beaucoup plus lentes. « Anticiper, en matière d’évolution, est compliqué. Déjà, il faut savoir de quelles populations on parle. De sociétés occidentales ? Mais ces sociétés ne sont pas figées, elles changent. Les populations subissent une très grande inertie, les transformations sont très lentes ». Ces évolutions lentes sont dues à d’innombrables facteurs, dont l’environnement. « Parmi les évolutions à plus long terme, on a souvent tendance à nous imaginer avec un énorme cerveau car cela reste un fantasme. Au passage, ce fantasme de la taille du cerveau a justifié les pires horreurs dans l’histoire : le machisme, le racisme, la colonisation, etc. Mais on oublie vite que Cro-magnon avait un plus gros cerveau que nous ».

Les études récentes montrent effectivement que depuis 30 000 ans, la taille du cerveau humain a largement tendance à diminuer. Ce qui avait incité le tabloïd The Sun a nous imaginer au contraire avec un minuscule pois chiche dans la boîte crânienne. Cette vision d’horreur étant donc censée représenter l’humain de l’an 3 000 :

homme an 3000 express

D’autres visions de l’Homme du futur sont encore plus fantaisistes. Andrew Skinner, anthropologue à l’université de Kent au Royaume-Uni, avait par exemple imaginé plusieurs scénarios, liés soit aux conséquences du réchauffement climatique (nous serions obligés de vivre sous l’eau, ou bien nous subirions un nouvel âge de glace) soit à l’exploration d’une nouvelle planète. Résultat ? Des pieds palmés ou munis de pouces opposables, une taille considérablement réduite ou au contraire plus imposante.

man evolution

woman eovlution

Ou bien encore, en se fondant justement sur le temps long, certains, comme l’artiste Nickolay Lamm et le docteur en génomique Alan Kwan, de l’université de Washington, on peut imaginer le visage de l’Homme dans 100 000 ans.

Là encore, on part d’un postulat : d’ici là, nous aurons colonisé l’espace. D’où un teint plus foncé pour « réduire l’impact des UV, plus nocifs hors de la protection de la couche d’Ozone ». Parmi les autres réjouissances, des paupières plus épaisses et pouvant cligner de côté et, bien sûr, ces yeux démesurément grands.

grands yeux

Effet dysgénique et déclin de l’espèce

Au milieu de tout ça, quelles sont les évolutions qui relèvent du fantasme ou du plausible ? Notre environnement nous façonne bien plus que nous ne le pensions et « la plus grande partie de notre cerveau est utilisée justement pour lier notre corps à notre environnement », rappelle le généticien. Or cet environnement, nos sociétés occidentales l’ont considérablement fait évoluer. L’omniprésence de la technologie bouscule nos habitudes, nous sédentarise, nous accompagne et nous expose de plus en plus aux écrans. Quels impacts ce “nouvel” environnement aura-t-il sur notre développement ?

« Parmi les développements que l’on peut craindre, ce sont effectivement des augmentations de l’obésité ou des problèmes de vue, par exemple, liés à notre forte consommation des nouvelles technologies », indique André Langaney.

La moitié de l’humanité sera myope en 2050

« Il y a aussi ce qu’on appelle l’effet dysgénique. Nos nouvelles conditions de vie ont diminué la sélection naturelle », explique André Langaney. Mais en favorisant la reproduction de caractères qui auparavant auraient été éliminés par la sélection naturelle, nous favoriserions donc l’apparition d’allèles jugés “faibles”. « En gros, nous deviendrions plus gros, plus grands et plus incapables », explique le généticien.

D’autres (minoritaires) affirment même que cet effet dysgénique aurait un impact sur notre quotient intellectuel. En d’autres termes, nous serions devenus plus cons. Et nous nous apprêterions à l’être encore plus, grâce à la technologie dont nous nous servons pour acquérir du savoir. Youpi.

L’Humain de demain se situerait donc quelque part entre Idiocracy et des pieds palmés. Mens sana in corpore sano.

Pour aller plus loin :

“En 2050, les gens avec moins de 150 de QI ne serviront à rien„

  •  Mutants : à quoi ressemblerons-nous demain ? – Jean-François Bouvet – Flammarion
  • André Langaney, Dédé la Science : généticien inclassable – France Culture
  • Humans In 1000 Years – National Geographic (anglais)

De la difficulté de prévoir l’humain du futur

Category: Société
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