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À l’occasion de la journée de la langue française et de la semaine de la francophonie, Nom de Zeus a demandé à Henriette Walter, linguiste et professeure émérite à l’Université de Bretagne, à quoi ressemblerait le français de demain.

Lorsque l’on parle du futur de la langue française, c’est souvent en grimaçant. « Le français se perd », « il y a trop d’anglicismes », « les jeunes ne parlent pas un français correct », etc. Pour Henriette Walter, née à Sfax, en Tunisie, en 1929, rien de tout ça. La linguiste estime que si le français va devoir faire face à un certain nombre de changements, cela montrera surtout qu’il reste une langue vivante.

Des disparitions obligatoires

Première chose, en évoluant, le français verra certainement un certain nombre de choses disparaître. « On a énormément parlé de l’accent circonflexe, mais il est normal qu’il disparaisse, à terme. Il devait à l’origine servir à appuyer les voyelles longues. À partir du moment où plus personne ne parle en utilisant les voyelles longues, il n’a plus d’utilité.

Parmi les disparitions, on peut citer très certainement le passé simple. Il n’est plus utilisé et systématiquement remplacé par d’autres temps du passé. L’imparfait du subjonctif également, si tant est que l’on considère qu’ils existe encore. Son emploi est extrêmement rare et malheureusement très souvent mauvais ».

Une langue est un moyen de communication. On ne peut forcer des populations à employer tel terme ou tel temps s’ils ne représentent pas un élément de leur réel. Bien sûr on peut regretter ces disparitions, ce sont des nuances qui disparaissent. « Mais à trop s’attacher aux disparitions, on empêche la langue de vivre. Et on ne regarde pas les gains. Ces gains peuvent venir de la jeunesse, justement. La jeunesse apporte dans le langage des mots qui finissent par s’intégrer parfaitement et par être utilisés par les vieux, apportant leurs propres nuances ».

Henriette Walter est toutefois plus soucieuse d’un problème qui pourrait changer notre langue : le virage numérique. « Bien sûr, l’écriture texto peut avoir un côté dangereux. Et si à terme on utilise trop d’abréviations, on fini par ne plus se comprendre et par faire trop d’erreurs de sens ». L’écriture abrégée pourrait avoir un impact sur les structures de la langue, ce qui serait autrement plus grave que la disparition de temps ou mots de vocabulaire. « Et cela pourrait avoir un impact sur la communication. Mais quand on va trop loin dans l’appauvrissement, la langue est capable de se défendre elle-même. Quoi qu’il en soit, l’écriture phonétique, ça n’est pas pour demain. Il faudrait des siècles de simplification à outrance pour que cela arrive ». Soyez trankil, vou pouvé continué à snapé. OKLM.

Langue souple, orthographe rigide

S’il est une idée reçue contre laquelle Henriette Walter passe son temps à se battre c’est que « les jeunes parlent mal le français ». « J’ai l’impression d’avoir toujours entendu ça. Et je suis sûr que les jeunes de 20 ans d’aujourd’hui, à qui on reproche de maltraiter le français, râleront de la même manière contre les nouveaux jeunes dans 20 ou 30 ans. Le français n’est pas moins bon aujourd’hui, il est juste moins rigide. Et le moins que l’on puisse dire c’est que cette souplesse n’est pas du tout naturel pour lui ».

L’orthographe n’est que l’habit, le déguisement de la langue

Il faut dire que nous avons une relation un peu masochiste avec notre orthographe. « Nous adorons notre rigueur orthographique, et nous y tenons par dessus tout alors qu’elle nous fait souffrir. Les jeunes générations étant peut-être moins rigides, elles froissent forcément les puristes. Mais l’orthographe n’est que l’habit, le déguisement de la langue.

reforme orthographe

Regardez les Italiens ou les Espagnols. Ils n’attachent que très peu d’importance à l’habit, et n’ont eu, par exemple, aucun scrupule à remplacer les th ou ph issus du grec par t ou f. Nous sommes les seuls à garder ces reliquats. Mais ils finiront sûrement par disparaitre également ». Autant dire que les débats autour de la prochaine « réforme de l’ortografe » promettent d’être savoureux.

Un français anglicisé, et alors ?

Pour Henriette Walter, s’il convient de « faire attention » à l’incursion de mots anglais, il ne faut pas non plus en faire un cheesecake. « Les gens ont tendance à trop voir ça comme des invasions, alors que ce sont des échanges. Oui on emprunte peut être plus de mots qu’avant à l’anglais mais eux en ont emprunté bien plus ! Il ne faut pas oublier que le français donne depuis plus de 1000 ans des mots à l’anglais. Eux, ça ne fait même pas 200 ans qu’ils nous rendent, gentiment, tout ce qu’on leur a donné. C’est la monnaie de notre pièce, dirons-nous ! »

Mais surtout, même s’il est probable que dans les années et décennies à venir, plus de mots anglais fassent leur apparition dans le vocabulaire français, nous continuerons très probablement à nous comporter comme des irréductibles gaulois. Si des termes finissent par entrer dans notre vocabulaire courant, ils seront soit de nouveau remplacés par des termes français, soit francisés. La linguiste rappelle qu’il y a quelques années, fairtrade était très utilisé, quand nous utilisons aujourd’hui beaucoup plus sa traduction française « commerce équitable ». « On commence à voir la même chose avec des termes comme Think Tank ou digital native, qui sont remplacés par leurs traductions françaises », précise-t-elle.

Ainsi nous « likerons » et nous continuerons de nous faire lifter. Ce qui amènera sûrement à de nouvelles situations cocasses, estime Henriette Walter, rappelant que les Anglais ont dû trouver une traduction anglaise à l’expression « se faire lifter », qui n’avait alors aucun sens. Ou encore cette phrase, que l’on attribue à George W. Bush, “the trouble with the French is that they don’t have a word for entrepreneur”.

Nous continuerons à kiffer

Parmi les mots de vocabulaire que nous pourrions voir apparaitre dans les prochaines années, certains viendront également de l’arabe. Comme kiffer, entré dans le dictionnaire, ces mots du futur seront très probablement « totalement fabriqués, avec un sens plus ou moins éloigné de leur sens originel. Nous avons beaucoup emprunté à l’arabe, et nous continuerons à le faire. L’inverse sera également vrai ».

Comme souvent, on voit alors surgir de vieilles peur d’une langue si perméables à ces nouvelles entrées qu’elle se dénaturera. « Franchement, il faudrait des siècles avant que l’anglais ne remplace totalement le français. Alors l’arabe, vous imaginez ? On en est très loin ». Mais ces peurs sont récurrentes. La linguiste rappelle que l’on a craint par le passé la même influence néfaste de l’italien et « qu’un jour nous nous poserons les mêmes questions avec le chinois ».

Quelle place dans le monde ?

Actuellement, le français est la cinquième langue en nombre de locuteurs. Mais les études sur l’évolution sont contradictoires. Alors que certains prédisent que le français sera la langue la plus parlée au monde en 2050, d’autres le voient au contraire perdre des places.

Pour Henriette Walter, cela dépendra du continent africain. « Le français est très appris, dans de nombreux pays africains. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il est parlé ». Si l’on apprend une langue à l’école mais que l’on en parle une autre à la maison, par exemple, la première risque de perdre de son importance rapidement.

Mais le français reste la deuxième langue la plus traduite dans le monde, « il faudra peut-être que nous protégions notre place de « brillant second », même si le français représente un certain prestige, notamment en Russie ou dans les pays de l’Europe de l’Est ».

Un français, des français ?

Le français est parlé sur cinq continents. Il y a donc forcément de très nombreuses teintes. « Il y a une base commune, et plusieurs variétés. Le français des belges ou des québécois n’est pas celui de France. Même au sein du Canada, il y a plusieurs variétés, on ne parle pas le français de la même manière en Ontario qu’au Québec. C’est une richesse immense.

S’il existe de telles variations au Canada, imaginez en Afrique ! On y trouve à la fois un français beaucoup plus correct qu’en France, que ce soit dans le choix du vocabulaire approprié, dans les tournures de phrases, la prononciation des négations etc. mais aussi des mots que nous ne connaissons pas en France, car ils ne correspondraient à aucune réalité. Le français a été intégré pour correspondre à des cultures parfaitement différentes ». Ainsi, le français parlé au Canada transpire une culture anglo-saxonne, le français parlé au Sénégal entretient des liens étroits avec le wolof, etc.

« Oui, on peut parfaitement imaginer que « ces français » se détachent plus encore du français de France. Mais tant mieux, ça signifiera que la langue continue à vivre. D’autant que l’on ne pourra jamais interdire à qui que ce soit d’utiliser tel ou tel terme. Et d’autre part, penser que ces variétés de français pourraient s’émanciper de la base commune au point de créer de nouvelles langues relève du pur fantasme. »

Le 20 mars, journée internationale de la francophonie, la question de la présence du français sur la planète sera longuement étudiée. Henriette Walter n’y sera pas. « Comme chaque année, on y parlera politique. Mais comme chaque année, il ne sera nullement question de la langue ».

 

La langue française ne se dégrade pas, elle vit

Category: Société
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2 comments

  • Qu’une langue évolue, la belle affaire, ne le ferait-elle pas que nous parlerions toujours latin, non, indo-européen, non… grmph rounh roumpfgrô gnoumpf.
    Quand des tournures aberrantes, révélant notre incapacité de bipèdes Lambda à nous concentrer le temps de formuler un énoncé grammatical, deviennent la norme, ça, oui, c’est une dégradation.
    Des exemples ?
    « Un de CEUX (antécédent, pluriel) qui EST ARRIVÉ LE PREMIER (subordonnée relative au singulier) »
    « SA MAÎTRISE (féminin) du français est INSUFFISANT (masculin) »
    Et avant de des avocats du n’importe quoi ne viennent défendre l’indéffendable: l’antécédent de la subordonnée est bien « ceux », pas « un de »; c’est bien « la maîtrise » qui est insuffisante.
    Des erreurs pareilles offensent non seulement la grammaire, mais la logique. Or elles se généralisent chez ceux-là même dont le français est censé être l’outil de travail (journalistes, politiciens).
    Tout ça n’enlève rien aux bienfaits des évolutions et de la diversité, mais le curseur n’a pas à être davantage sur « optimisme béat » que sur « pessimisme fin-de-siècle ».

  • Personnellement, je donne des cours de francais en amateur au Bresil et j’enseigne a mes eleves que si « on » est en principe un pronom indefini singulier, dans la langue orale, il sert souvent de substitutif a « nous » . Donc a mon sens c’est une question de contexte.

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