Au sortir de l’Euro de football et des Jeux olympiques de Rio, Nom de Zeus s’est penché sur l’avenir du sport. Patrick Clastres, historien des sports, professeur à l’Université de Lausanne, s’est prêté au jeu de la prospective et nous livre sa vision du sport du futur. Un récit résolument pessimiste, visant à provoquer des réactions salutaires, mais fondé sur des tendances que nous voyons déjà apparaître.

Les Jeux Olympiques de 2096 n’auront pas lieu. Tel est le point de départ du récit de l’historien des sports Patrick Clastres. L’année 2094 marquera la dissolution du Comité international olympique (CIO). La fête et la célébration du 200e anniversaire des Jeux Olympiques depuis que Pierre de Coubertin les avait remis au goût du jour en 1894 aura donc tourné court suite au retrait de l’Union indienne, dernière grande puissance à participer aux jeux avec quelques États africains.

Dès lors, le sport tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existera plus dans trois générations, estime l’historien. Une contre-utopie qu’il fonde sur les tendances observables aujourd’hui : « la chute de l’influence des États-Nations, l’explosion d’acteurs économiques privés surpuissants, une technologie qui bouleverse notre quotidien et nos schémas de pensée ou encore l’individualisation des pratiques sportives ».

Ainsi, le chercheur indique qu’en 2094, « les États-Nations auront quasiment disparu. Seuls subsisteront quelques États, notamment en Afrique. Mais le monde sera organisé en grandes Unions continentales. L’Union Nord-Américaine du Canada à la Colombie, l’Union Brésilienne qui regroupera les autres Etats de l’Amérique du Sud, l’Union Euro-Méditerranéenne, l’Union Turco-Arabe du Kazakhstan au Yémen, et les Unions Russe de la Sibérie à la Slovaquie, Chinoise de la Mongolie et du Népal au Japon, Indienne du Pakistan à l’Indonésie, et Australasienne de la Tasmanie à la Polynésie. Résultats d’une mondialisation avancée et de deux éléments conjugués : la perte d’importance des institutions publiques et l’explosion de super-acteurs économiques transnationaux ».

Dans ce nouveau monde, le sport s’organisera en trois catégories que tout sépare : le no-limit sport (NLS), le on-demand sport (ODS) et les communautés de résistants.

Le no-limit sport

« Dans les années 2050/2060, les progrès de l’ingénierie technologique et génétique auront achevé le processus d’augmentation de l’Homme, estime l’historien. Les prothèses, les exosquelettes, dermo-squelettes, les modifications génétiques et les nano-technologies auront alors rendu obsolète l’idée même de dopage, si bien que ce dernier ne sera plus interdit ».

La levée de cette interdiction changera alors radicalement la face du sport. Les athlètes se déplaceront alors plus vite, ne s’épuiseront plus, et se déplaceront certainement dans les airs. « Au lieu de courir sur des terrains en long et en large, les athlètes, équipés désormais de jambes et bras bioniques, bondiront si haut que les vieux sports comme le football ou le basket se joueront en trois dimensions. Seules subsisteront les règles fondamentales : pas de main au foot, les ballons de basket s’expédient dans des paniers, etc. Les sports de combat à très haut niveau de violence seront tout particulièrement prisés, et les paris sportifs atteindront de nouveaux records ».

Suivant cette évolution, les terrains, les infrastructures, les ballons, etc auront considérablement évolué, de sorte d’être parfaitement adaptés aux nouveaux athlètes.

« Il faut s’imaginer jouer au foot, mais sur le modèle du quidditch d’Harry Potter »

Fin du handisport

Suivant ces tendances, le chercheur estime que « les qualités physiques feront de moins en moins la différence entre les athlètes. Ces derniers devront surtout développer leur acuité visuelle et sensorielle. Dès lors, il n’y aura plus de barrière entre les athlètes valides et handicapés ».

Si cela vous parait trop improbable, rappelez-vous que tout ceci a commencé dès 2011, lorsque l’on s’est interrogé sur l’athlète Oscar Pistorius et le potentiel « avantage » que représentaient ses prothèses. Plus tard, la même question s’est posée avec Markus Rehmer.

Les performances athlétiques seront alors vertigineuses. « Nombre de records jugés imbattables, car remontant au 2e âge du dopage (années 1990-2010), seront de nouveau franchis à compter des années 2030. Alors qu’il n’était pas possible de descendre en dessous du mur des 9 secondes au 100 mètres, dorénavant les athlètes “cyborgs” descendront sous la barre des cinq secondes ». Pour cela, il aura fallu attendre que le corps humain soit capable de résister « aux hautes pressions et aux frottements ».

Apogée du sport transnational et privé

L’explosion du no-limit sport fera « voler en éclats toutes les fédérations nationales et internationales », selon l’historien. « Nous assisterons alors à une montée en puissance des franchises et des mega-events, comme on le voit aujourd’hui dans le sport américain ». Le modèle de la NBA serait alors mondialisé et adapté à tous les sports. Digne d’un roman de Peter Hamilton. Et pourtant, l’historien rappelle que dès 2000, cette tendance avait vu le jour, lorsque « le championnat européen de basket a échappé à la FIBA au profit de la société commerciale Euroleague Basketball Company ».

« Les fédérations nationales fondées au XIXe siècle ont connu leur apogée durant les guerres de bloc à bloc, quand le sport servait encore à montrer la supériorité d’une nation et était utilisé comme instrument du soft power, mais elle auront presque toutes disparues dans les années 2060 ».

On se rappellera alors que ce sport transnationalisé est apparu au début du XXIe siècle. On a alors commencé à naturaliser des athlètes, autorisé les équipes nationales, comme l’équipe de France de Rugby, à intégrer des joueurs étrangers et créé des équipes « temporaires », comme l’équipe nationale qatarie de handball, qui comptait en 2015 seulement deux joueurs natifs du pays. Les autres possédaient un passeport qatari pour quinze jours puis redevenaient Égyptiens, Espagnols ou Français ».

Pour Patrick Clastres, « les différents scandales comme celui du CIO en 1999 [Le CIO était alors accusé d’avoir nommé Salt Lake City comme ville organisatrice des JO après avoir perçu des pots-de-vin, NDLR] ou de la FIFA en 2015 auront durablement affaibli le pouvoir des institutions internationales et favorisé l’arrivée d’acteurs privés ».

Fini le Tour de France, et la coupe Davis. Place au Sanofi Tour et à la Pfizer Cup!

Profitant de la brèche, les big companies s’approprient clubs et compétitions. « Les « brand competitions » [à l’instar de celles organisées par Red Bull, par exemple] seront devenues la norme. Fini le Tour de France et la coupe Davis ! Fini la Coupe du monde de football ou de rugby ! Place au Sanofi Tour et à la Pfizer Cup ! Place à la Stäubli Robotics World Football Cup ou à la Hyundai Robotics World Rugby Cup. Le système de naming, que l’on a vu apparaître récemment, aura fini de recouvrir toute la planète des salles du sport-spectacle. L’étape suivante sera les athlètes eux-mêmes. Ils deviendront leur propre marque ».

Un sport virtuel où chacun est son propre athlète

En parallèle, le chercheur estime que « le sport par avatar viendra concurrencer celui des « cyborgs ». Ces deux sports alimenteront le spectacle du no-limit sport au point que la confusion en viendra à régner entre athlètes virtuels et athlètes augmentés ».

Mais le sport virtuel n’aura alors plus rien à voir avec nos jeux-vidéo ou l’actuel e-sport, que le gouvernement essaye de promouvoir. Ces athlètes virtuels seront « pilotés par la pensée. Ce seront les incarnations dans l’espace mondial d’une humanité à la fois public et athlète. Chaque individu pourra devenir un athlète virtuel et un champion dans le cadre de compétitions mondiales organisées en temps réel ». Bien entendu, ces dernières seront privées et organisées par des franchises internationales, détenues par les plus importantes entreprises du numérique.

Le sport à la demande

Selon le récit de l’historien, le no-limit sport phagocytera l’espace mondial du spectacle sportif. Mais un second modèle s’imposera, celui du sport à la demande. « Il s’agira d’individualisme sportif poussé à l’extrême. Le concept de club, que l’on voit naître dans les années 1820, deviendra obsolète et finira par disparaître. » La raison de ces disparitions ? On ne pratiquera plus le sport pour les mêmes raisons. « Le sport à la demande servira à « s’entretenir » ou à prendre l’air, puisque 95% de la population mondiale vivra dans des mégalopoles, indique Patrick Clastres. L’idée selon laquelle le lieu où l’on pratique son sport est un lieu de sociabilisation, où l’on se rend à plusieurs et boit un rafraîchissement après le match n’aura plus cours. On payera pour son heure de foot dans un espace clos, comme on le voit déjà un peu avec le futsal, pour jouer avec des gens que l’on ne connaît pas forcément avant de repartir immédiatement ».

Le sport à la demande sera donc un sport consommable. On achète son ticket pour s’autoriser une sortie. « Les espaces naturels auront été privatisés, vendus par les communes à des société d’exploitation. Il faudra alors s’inscrire en ligne pour aller à la plage, naviguer sur un cours d’eau, faire une balade en forêt ou une randonnée. »

Cela parait un peu caricatural, non ? Comme si quelqu’un avait acheté l’Everest et qu’il faille payer pour l’escalader. « Tout à fait, répond Patrick Clastres. C’est déjà le cas. Des sociétés népalaises embauchent des sherpas et proposent des prestations « clés en main », moyennant de grosses sommes d’argent ».

Les conservateurs, ou résistants

Enfin, la troisième catégorie sera le fait de petites minorités d’idéalistes. « Ces « tribus », très marginalisées, seront considérées comme des conservateurs, incapables de s’adapter à la modernité sportive. Mais eux se verront certainement plus comme des rebelles, en résistance au no-limit sport et on-demand sport ».

Ces « communautés » seront le résultat de la disparition des vieux sports. « Dans les années 2050, l’UNESCO, qui avait milité en faveur de la conservation du patrimoine immatériel des jeux traditionnels qui remontaient au Moyen-Âge (luttes, boules, quilles, etc.) n’a pu que constater la quasi-disparition des vieux sports. »

Les derniers résistants s’organiseront alors en clubs, comme au XIXe et XXe siècle. « Ils seront les représentants des valeurs que l’on prêtait au sport des siècles précédents : le partage, la sociabilité, l’esprit d’équipe et le jeu, indique Patrick Clastres. Ils n’entretiendront presque plus de rapport avec le reste de la société. Le monde étant intégralement privatisé, on leur aura octroyé des « réserves », comme les Amérindiens. Ils y organiseront leur vie sociale autour du jeu et du sport. On les gardera alors comme une sorte de témoin de l’Histoire, et l’on viendra visiter leurs réserves avec curiosité ».

La notion de jeu ayant totalement disparue en 2094, ces réserves seront alors un témoignage du passé. Restera alors à savoir combien de temps survivront ces reliquats de nos sports actuels.

Note de Patrick Clastres : « Cette idée d’un futur sportif partagé en trois univers m’est venue en repensant au roman de Georges Perec, W, ou le Souvenir d’enfance, dans lequel il dépeint une société construite autour du sport, d’abord idéale, puis finalement contre-utopique. Son île W devient un enfer concentrationnaire, où il faut lutter sportivement pour survivre. Ce W s’obtient, selon moi, en reliant par un trait le centre des cinq anneaux olympiques. Au lecteur d’estimer si le trait est forcé, mais ce futur du sport se fonde bien sur des éléments de notre réel sportif ».

Dessins : Frrnt pour Nom de Zeus.

Pour aller plus loin :

Les Jeux Olympiques de 2096 n’auront pas lieu

Category: Société
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