Bernie futur

Ce mardi, les primaires de l’Iowa ont été un premier indicateur de l’élection présidentielle américaine. Premier enseignement : un candidat socialiste joue dans la cour des grands. Impensable il y a seulement quelques mois. Mais peut-il vraiment aller jusqu’au bout ? Réponses avec Niels Planel, spécialiste de la politique américaine et auteur, entre autres, de Sur les pas d’Obama, Obamanomics et Un autre souffle au monde.

Le caucus de l’Iowa, première étape de l’élection présidentielle américaine, a donné deux enseignements. Premièrement, l’épouvantail Donald Trump n’a pas écrasé la concurrence républicaine, contrairement à ce qui est annoncé depuis des mois. L’autre « surprise » se trouve dans le camp d’en face : Hillary Clinton s’est retrouvé au coude-à-coude avec un homme blanc et chauve de 74 ans, Bernie Sanders. Et cet homme a une particularité : il se revendique socialiste.

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« Il n’y a pas si longtemps, vous étiez mis au bûcher avec les autres sorcières pour ce type de propos », ironise Niels Planel. Le terme demeure péjoratif, voire insultant, dans un pays historiquement hostile au socialisme. « Pourtant les sondages, notamment ceux du très respectable Pew Research Center, montrent que de plus en plus d’Américains se disent tentés par le socialisme et moins par le capitalisme, notamment les jeunes ». Bien sûr, il faut nuancer. « La proportion reste faible, même si elle a grandi ces derniers mois, souligne-t-il. De plus, le mot n’a pas le même sens qu’en Europe, il est plus proche de l’idée de social-démocratie que du courant issu du marxisme ».

Vers une éclosion de la gauche de la gauche

Alors, est-ce une vraie tendance ou un épiphénomène lié aux élections ? Car après deux mandats d’un Obama de plus en plus impopulaire et l’omniprésence de l’outrancier Donald Trump, on pourrait penser que la gauche n’est plus promise à un bel avenir aux États-Unis. « Les élections ne génèrent pas des phénomènes, elles les cristallisent, coupe Niels Planel. Le constat, c’est une saturation et un rejet de l’establishment. Et tout y passe, les politiques, les banques et tout ce qui est institutionnel. Donc forcément, les candidats dit « extrêmes » qui se présentent en rupture avec cet establishment sont favorisés par ce ras-le-bol ». Toute ressemblance avec la France n’est absolument pas fortuite.

Mais c’est là le seul point commun entre Sanders et Trump. Car les dynamiques, le sens de l’Histoire sont plus favorables à Sanders. « Le plus large réservoir de voix des États-Unis est composé des jeunes de la génération « millennials », des femmes diplômées et des deux principales minorités, noire et hispanique. Cet électorat va plus voter qu’en 2012. Et a priori très peu vont se retrouver dans les programmes conservateurs, racistes et phallocrates de Trump ou Ted Cruz ».

Dans le camp Démocrate, Hillary Clinton représente cet establishment, ce que rejettent en partie les plus jeunes. Le pays n’étant pas à un paradoxe près, c’est donc l’ancien sénateur du Vermont qui est devenu l’idole des jeunes, à 74 ans. « En Iowa, ça a été flagrant, les jeunes ont massivement [84%] voté pour Sanders. Il faut dire que sa campagne a été menée avec brio : langage jeune, meeting sur les campus universitaires, utilisation des réseaux sociaux, etc. Fini les Facebook ou Twitter, « Bernie » est très présent sur Snapchat et Instagram, plus populaires chez les jeunes ».

Internet en a d’ailleurs fait son champion et les détournements à son effigie sont légion.

Un glissement du curseur politique

En arrivant à égalité quasi-parfaite avec Hillary Clinton, Bernie Sanders va obliger cette dernière à adapter son discours si elle ne veut pas se faire dépasser sur sa gauche.

Bernillary
« On va assister à un glissement du curseur politique du camp démocrate vers la gauche dans les mois à venir », estime Niels Planel. « Les deux mandats d’Obama ont ancré une vision plutôt de gauche dans le pays. Mais ça n’est plus la même Amérique qu’en 2008. Depuis il y a notamment eu la crise et Occupy Wall Street qui ont changé les exigences électorales ».

Les questions sociales et environnementales proposées par Obama ont été systématiquement rejetées par le Congrès, devenu depuis extrêmement impopulaire, mais sont prioritaires pour une partie de l’électorat américain. « Cet électorat, globalement urbanisé, diplômé, pro-immigration, pro-IVG et de moins en moins religieux, peut être attiré par les propositions de Sanders, notamment sur les inégalités et la santé. Et je suis persuadé que s’il avait eu un physique et un âge différent, il aurait largement dépassé les 50% aux primaires de l’Iowa ».

Même du côté des républicains, des changements sont à prévoir. « C’est un peu plus complexe que les démocrates. Si on regroupe tous les petits candidats, on obtient environ 30%, ce qui est plus que Cruz ou Trump. Mais ces 30% pourraient bien se retrouver au final chez Rubio, qui est moins extrême que les deux autres ». Là encore, au lieu de la tempête Trump annoncée, nous pourrions donc observer un retour d’un candidat plus consensuel.

2016, ou 2020 ?

Alors, Bernie Sanders pourrait-il se retrouver à la tête des États-Unis ? « En tout cas le paysage électoral actuel ne lui est pas défavorable. Mais Hillary Clinton est loin d’avoir dit son dernier mot. Et même si la prochaine étape, au New Hampshire devrait être remportée par Sanders, elle a probablement plus de moyens que lui et une meilleure capacité à organiser son effort sur la durée ».

Concernant le score final, en novembre cette année, Niels Planel trouverait « très surprenant qu’un démocrate ne soit pas élu ». Il évoque toutefois deux scenarii possibles.

  • Bernie Sanders se retrouve face à Donald Trump dans le sprint final. « À ce moment-là, il est possible qu’un indépendant comme l’ancien maire de New York, Michael Bloomberg tente de profiter de la présence de deux candidats qui divisent. Et comme il est extrêmement riche et qu’il sera suivi par tout Wall Street, il peut perturber l’élection ».
  • Hillary Clinton maintient l’écart avec Sanders et remporte l’élection finale. « Elle devra alors tenir compte de sa gauche. Si rien n’est fait pour combler les inégalités et les fractures sociales, alors un profil similaire à celui de Sanders, mais plus jeune pourrait tout à fait accéder à la présidence dès 2020 ».

Quoi qu’il en soit, une Amérique socialiste aurait de quoi interloquer et représenterait une « révolution politique ». Si Bernie Sanders devait être élu « il tenterait probablement de s’inspirer d’un modèle fondé sur la social-démocratie suédoise. On le voit déjà au travers de ses propositions en termes de santé (Medicare pour tous, à savoir un programme national de couverture maladie, comme ce qui se voit un peu partout en Europe) ou d’éducation avec l’université gratuite, etc. »

Oui, nos systèmes de santé et d’éducation dont on ne cesse de se plaindre seraient une révolution aux États-Unis, il ne faudrait pas perdre ça de vue.

Pour aller plus loin :

Un socialiste à la Maison-Blanche?

Category: Société
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